Le métier d'écrivain n'en est pas un. C'est là une évidence confirmée chaque jour. Aussi convient-il de bien poser le problème pour n'éprouver aucune déception ? On écrit avant tout pour soi-même, parce que c'est amusant, intéressant ou tout simplement parce qu'on aime ça. Il faut reconnaître qu'autrefois on avait encore accès auprès des éditeurs qui en étaient au stade artisanal et qui connaissaient personnellement leurs auteurs.
Aujourd'hui, on se heurte, à de jeunes cadres plus attentifs aux résultats financiers qu'au talent individuel. Ils forment un barrage pour réserver leurs faveurs à quelques amis privilégiés. La preuve, l'engouement des Weblogs, au détriment du support papier. Certains prétendent que Balzac, Zola, Hugo et autres étaient des écrivains comme il n'y en aura jamais plus. Je veux bien le croire. À notre époque, Balzac est illisible. La raison en est fort simple : c'est trop long ! Trop de détails. Le lecteur d'aujourd'hui veut aller au but. Il passe les descriptions qui n'ont pas d'intérêt dans un récit. Il en faut, certes, à condition qu'elles soient utiles au déroulement des récits.
À Paris, quand Georges Simenon écrivait toujours sous son premier pseudonyme, Colette lui avait fait remarquer :
— Trop littéraire, mon petit Sim ! Trop littéraire ! Quand votre lecteur commence à vous lire en montant dans l'autobus, il faut qu'il ait fini votre écrit à son arrivée !
La grande Colette, ayant relu le petit Sim de l'époque, avait haussé une nouvelle fois les épaules en murmurant :
— Trop littéraire ! Toujours trop littéraire !
Simenon devait se souvenir toute sa vie de ce conseil. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes se demandent pourquoi les écrivains d'autrefois rédigeaient avec une profusion étonnante. Remettons-nous dans le contexte des différentes époques. Il n'y a pas de radio ni de TV, encore moins d'informatique. On passe ses soirées, les jambes étendues devant l'âtre.
Les grands écrivains ont leurs négriers : Alexandre Dumas, à son époque, n'aurait pas pu publier une quantité d'ouvrages sur les sujets les plus divers, seul. Il est arrivé à Honoré de Balzac, sous la pression de dettes énormes, d'employer des nègres pour l'aider à ficeler à la hâte quelques piètres mélodrames. Ce n'était qu'une revanche sur des débuts littéraires difficiles consacrés à une carrière obscure de scribe au service des autres. Balzac vient de subir quelques échecs cinglants lorsqu'il rencontre un curieux personnage.
Il s'agit d'Auguste Le Poitevin de L'Égreville.
C'est un individu peu recommandable. Il a essayé avec beaucoup de peine de fabriquer un roman, mais il possède, ce dont Balzac est dépourvu, des relations. Les deux hommes vont s'associer en se répartissant la tâche comme suit : Balzac écrira et de L'Égreville trouvera des éditeurs. Sous le nom collectif de A. de Villergé, anagramme d'Égreville, de lord R'hoone, anagramme d'Honoré, paraitront à un rythme de mitrailleuse plusieurs dizaines de romans par an.
Les biographes de Balzac, eux-mêmes, sont incapables de citer le nombre de ces romans-là comme leurs titres. Balzac appellera cela : « une véritable cochonnerie littéraire » Quant à Alphonse Daudet, tout en craignant de décevoir ses admirateurs inconditionnels, cet archétype de l'écrivain provençal passa moins d'un an de sa vie à Fontvieille (même en additionnant la durée de tous ses séjours), qu'il n'habita jamais le moulin que visitent les touristes… et qu'il eut recours à l'assistance de nègres.
Certaines « Lettres de mon moulin », parmi les plus connues comme « La Chèvre de M. Seguin », « Les Vieux », « Le curé de Cucugnan » et autres ont été écrits par son ami Paul Arène.
Quant à « Tartarin sur les Alpes », il est de la plume d'Hugues Le Roux.
Maurice Druon n'a jamais caché que sa série « Les Rois maudits » avait été le résultat d'un travail d'atelier. Au nombre des collaborateurs qu'il remercie dans sa préface, on relève les noms de personnes de qualité comme Gilbert Sigaux, José-André Lacour et Edmonde Charles-Roux parmi quelques négrillons de moindre envergure qui se trouvent ainsi récompensés de leur obscur travail par le sentiment vague d'appartenir un peu, et par procuration, à l'Académie française.
Aujourd'hui, personne n'est vraiment célèbre s'il n'a pas écrit "son" livre. C'est une question de niveau de vie. On part du principe que toute personne qui a une vie a des histoires à raconter. Tout le monde, même un inconnu, a quelque chose à dire ; le malade guéri, l'incurable, le gros qui a maigri, le pauvre devenu riche comme le milliardaire ruiné… c'est rare, mais ça existe de temps en temps !
Il y a aussi le prolo qui a gagné le gros lot ou le berger des Cévennes… On pourrait continuer longtemps sur les pièges de la littérature, si l'on ne craignait de lasser. J'ai entendu une mère dire à son fils : — Il a dix-huit ans et il passe chez Pivot. Toi, par contre… Ce que la mère n'a pas voulu croire, c'était le simple fait que le jeune homme de dix-huit ans était le fils d'Un tel ! Il n'existe donc pas de profession d'écrivain, au sens que nous donnons à ce mot, en général. Surtout à notre époque où « quelqu'un qui n'a pas un nom » essaye de se frotter aux grands éditeurs.
Aucun corps constitué n'a accordé le titre d'écrivain à quelqu'un. Il l'a pris de son propre chef, ne sachant pas s'il en avait le droit ! On ne lui a pas demandé de s'imposer plusieurs heures par jour à rédiger des textes. Le travail de l'écrivain ne répond à aucune nécessité immédiate et celui-ci peut se révéler nuisible à la Société !
À l'encontre de cette affirmation, pourquoi les œuvres des auteurs « engagés » ne seraient-elles pas utiles à l'étude de la psychopathie, s'il est vrai que nous sommes tous plus ou moins psychopathes ? Je n'en sais rien. De mon côté, comme je l'ai dit au début de cet article, je ne me considère pas comme un auteur à message. Je ne me pose pas de question. J'écris par besoin, parce que j'ai quelque chose à dire, sans considérer cela comme une profession.
Pourquoi m'enfermerais-je toute la journée dans mon bureau, au lieu d'ouvrir la porte et d'aller m'ébrouer dehors, m'insérer dans le coude à coude avec mes semblables qui ont tout à m'apprendre ? On me demandera pourquoi je m'acharne à raconter des histoires. Parce que, depuis mon enfance, j'ai toujours aimé le pays des rêves. Je me suis donc dit qu'en racontant des histoires, j'étais un peu au service de mes contemporains, à une époque de troubles.
Je n'ai que cela pour ambition. Je pense que, si je ne m'étais pas intéressé aux récits aux nouvelles et à la poésie, je n'aurais rien appris du tout et ma vie aurait été un gâchis. Je serais peut-être devenu malhonnête. Quant à gagner ma croute avec cela ! Lorsque vous avez vu comment Balzac a souvent dû s'y prendre pour se nourrir avec la littérature, il y a de quoi s'inquiéter.
Combien de Balzac ou de Flaubert s'acharnent-ils encore nuit après nuit ? Bien sûr, sans une œuvre d'imagination, il n'y aurait pas eu « Dolmen », nous en sommes conscients. C'est une œuvre parfaitement ficelée. Encore faut-il savoir combien d'œuvres de ce genre l'auteur de la série de l'été vont réussir à nous offrir ? Était-ce le premier et le dernier ? Qui peut savoir ? Je compare souvent l'écriture à la météo. Chaud et ensoleillé, sec pendant la journée de samedi, avec des risques d'orages, en fin de journée et pendant la nuit. Dimanche, le ciel sera nuageux, avec de très nombreuses averses sur l'ensemble du pays …
Rien de sûr !
Heureusement, il y en a encore qui n'écrivent que pour leur plaisir, sans être liés par des contrats incertains, devant présenter un manuscrit à telle date sous peine de rupture de contrat et autres sanctions. Les gens qui écrivent pour leur plaisir sont ceux de l'ombre. Il y a des années que, en rentrant du travail, ils se sont installés dans la salle à manger ou autre part ; là, devant un cahier d'écolier, ils ont raconté leur journée, les manifestations syndicales ou ce qui s'est passé sur la planète ce jour-là.
Ce n'est pas dans le but qu'il y ait quelqu'un de célèbre dans la famille. Il n'y a rien de lucratif dans leur démarche. On sait que la vocation chez un prêtre est chose mal aisée. Il en est de même pour l'écrivain débutant. De nombreux écrivains pensent changer la galerie des ancêtres. Tout n'a-t-il déjà pas été écrit ? Sous une autre forme, oui. L'existence est un éternel recommencement.
En tout.
Combien d'écrivains de peintres ou de sculpteurs reçoivent en une génération la consécration que tant et tant de citoyens obtiennent par des moyens différents ? Que l'on regarde bien la structure d'un pays. On y trouve du nord au sud et de l'est à l'ouest des banquiers des industriels, des commerçants tous les deux mètres.
Dans n'importe quel pays, on verra des ministres des sénateurs des députés des préfets de police des chefs de cabinet. Tout ce petit monde accumulera des titres et des honneurs, ou encore, des décorations. Mais, alors que je me tue à donner de bons conseils, ils sont des dizaines de milliers enfermés dans une chambre ou un studio.
Combien d'entre eux n'ont pas mangé à leur faim ? Trop de jeunes ne prévoient pas le jour où cela leur arrivera. Ils auront des difficultés, quand ils voudront écrire. Pourquoi ? La réponse est simple et logique. Sur le globe, il existe des critères des diplômes indiscutés. Un chimiste est un chimiste, un chirurgien est un chirurgien. Ils ont des diplômes. Ils ne mourront pas de faim. Même un ouvrier est un ouvrier. Il aura une pension. Je connais un avocat qui est avocat et qui est médiocre dans sa profession. Ses capacités ont été reconnues une fois pour toutes et il mourra avocat.
Il n'est pas facile de savoir, d'après ce que l'on fait, si on est un bon ou un mauvais ouvrier. Qui nous dit qu'on sera considéré comme un écrivain à part entière ou comme un raté, demain ? Personne. Au début d'une destinée commencée dans la solitude d'une chambre de jeune homme, on ne trouve plus que ce même jeune homme, devenu vieux, ayant comme seuls bagages une quantité de pages qui sont noircies et devenues jaunies par le temps.
On écrit parfois lorsqu'on se sent mal dans sa peau. J'ai commencé pour cette raison. J'ai eu une chance inouïe de prendre l'écriture pour un médicament. Je n'ai pas eu besoin d'un psychiatre ou d'un psychanalyste. Ce fut un miracle. Je me suis souvent demandé si mon médicament ne pouvait pas s'appliquer aux adolescents qui voudraient ressembler à un auteur connu.
À mon avis, le point de départ de la névrose est un sentiment menaçant d'infériorité et d'insécurité, une réaction défensive contre le sentiment qui pousse un jeune à s'édifier une structure idéale fictive. Je constate donc une angoisse naturelle chez le jeune homme qui refuse de s'intégrer au monde comme il le voit autour de lui ; ce jeune homme se berce de l'espoir d'un monde idéal !
Heureux de me contredire, tout adolescent ayant l'aspiration, le génie et la pensée de devenir auteur peut l'être à condition d'aimer son ouvrage et, surtout, de travailler son œuvre. Sans travail, il n'est pas de talent ! Qu'il se fasse un artisan, un créateur de réalités durables, vraies, belles, saines et qu'il vive avec son temps. Le raconteur d'histoires n'est pas perdu pour tout le monde ; les journaux, les magazines, les contes peuvent intéresser, même à l'heure d'Internet. Ça coute moins cher que le support papier et, surtout, on peut avoir un éventuel lecteur. On n'est pas obligé d'écrire un roman pour écrire sans faute et manier son style.
Écrire une note, c'est déjà l'évocation de l'aventure humaine devant d'autres hommes. Celui qui vous lit observe, à travers vos lignes, des hommes, des femmes, des enfants qui vivent dans des endroits qui peuvent être magnifiques. On peut dire que l'écrivain, dans ce cas, donne la vie !
Et, ce n'est pas important, ça ?
Christian Jean Collard,-





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