Rod Dreher, je l'ai rencontré au Nord, à Dallas, dans un restaurant écologique et branché où l’on déjeune au milieu d'un jardin potager.
Il est le prototype même du journaliste branché.
Il en a la dégaine décontractée, la liberté d'allure et de propos.
Au Dallas Morning News où il écrit, comme au National Review Magazine ou au New York Post où il a fait ses premières armes, il s'intéresse à la littérature, au cinéma, aux questions de société pointues.
Il n'a peur d'aucun sujet. Il ne recule devant aucun scandale. C'est lui qui, au New York Post, s’emparait des films les plus chauds. Et c'est lui qui a lancé, début 2002, par son tonitruant « Les Péchés des pères », le grand scandale de la pédophilie dans l'Église catholique.
Mais voilà.
Il est catholique, justement.
Intensément, profondément, catholique.
Et il a juste le sentiment que la vie, dans les grandes villes, est difficile pour un catholique : il pense qu'on ne peut pas y élever correctement ses enfants; il croit que l'école publique, dans une ville comme New York, n'est plus qu'une énorme machine à produire et reproduire des analphabètes; et c'est pourquoi il s'est installé ici, à Dallas, qui est une ville aussi, d'accord, et même une énorme ville, mais qui est l'un des lieux des États-Unis où la dérégulation concernant le « home schooling » est allée le plus loin.
Est-ce que je sais ce qu'est le home schooling, by the way ?
Est-ce que nous avons, en France, quelque chose qui y ressemble ?
Ici, aux Etats-Unis, cela va de soi.
Le droit d'éduquer ses gosses soi-même étant un droit absolu, il y avait, même à New York, une Home Schooling Education Association à laquelle il adhérait quand il y vivait.
Mais New York restait New York. C'est toute la culture ambiante qui y était dominée par l'idéologie du shopping et du fucking et qui vous pourrissait vos gosses. Et puis les règles... Si l'Etat de New York permet, donc, le home schooling, s'il autorise - parce que c'est la loi fédérale et qu'il ne peut pas faire autrement - les familles qui le désirent à retirer leur progéniture de cette cochonnerie d'école publique, c'est dans un étau de règles qui encadrent malheureusement la chose... Alors qu'ici, au Texas, il n'y a pas de cadre. Pas de limite. On y élève ses rejetons exactement comme on l'entend. Et c'est pour cela qu'il est ici.
Son enfant s'appelle Matthews.
Il l'emmène, chaque matin, 4 heures par jour, 4 jours par semaine, dans la Church School du quartier, à Junius Heights, où ils sont une quinzaine d'élèves par classe, à qui l'on inculque les bases.
L'après-midi, c'est sa femme et lui qui, pendant deux ou trois heures, parfois quatre, le prennent en charge et, seuls, à la maison, lui dispensent l'essentiel de l'enseignement qui fera de lui, non seulement un chrétien, mais un homme libre.
Le soir, pas de télé - à la différence de sa maison à lui, Rod, quand il était petit, à la différence de toutes les maisons américaines où la télé est devenue le centre de la vie de la famille, Matthews vit dans un monde où l'on n'allume le poste que dans de très rares occasions et où, le soir, on lit.
Résultat : il a 5 ans, et il lit comme à 12.
Résultat : il est presque encore un bébé et il a déjà, pourtant, rompu avec cette mauvaise culture, utilitaire, idiote, orientée vers le débouché, qui ne fabrique que des esclaves.
Est-ce que ce système, dis-je, n'est pas une terrible défaite pour la société ? Oui, bien sûr, il me répond. Je ne vais pas vous raconter que c'est un succès pour la société. Mais tant pis. Pas mon problème. Cela fait belle lurette que les problèmes de la société ne sont plus mes problèmes et que, d'ailleurs, je ne vote plus.
Que se passera-t-il quand Matthews aura 20 ans ? 30ans ? Ne sera-t-il pas inadapté à un monde dont vous l'aurez coupé ? Oui; il y a ce risque; il y aura même, avant cela, au moment du passage à l'Université, un souci d'adaptation; mais, souci pour souci, c'est un souci moins grave que celui que m'inspirent la vulgarité ambiante, la pornographie, l’islam radical, le terrorisme.
Ce qu'il enseigne à son enfant ? Quel type de culture ? Quels livres ? Est-ce qu'il exerce une censure ? Un contrôle sur les contenus ? Quid du darwinisme, par exemple ? Est-ce qu'il enseignera à Matthews, le moment venu, le darwinisme ? Mais oui ! me répond-il en riant de bon cœur. Vous parlez comme mes anciens copains de New York qui me regardaient comme si j’étais entré dans une secte obscurantiste et arriérée ! J’enseignerai tout à Matthews. Nabokov. La Révolution française. L’histoire de l’âge industriel. Dostoïevski. Kierkegaard. Tout. Sans état d’âme.
Ne me confondez pas, s’il vous plaît, avec ces néo-évangélistes absurdes : je n’ai aucun problème avec le darwinisme; je dirai à Matthews que la Bible est vraie à un certain niveau mais que la science aussi est vraie, d’une autre vérité, à un autre niveau…
Bizarre histoire.
Singulière situation.
Rien à voir, en effet, avec les fondamentalistes des Megachurches.
Le contraire, je le vois bien, de ces « born again Christians » dont le projet était de rejoindre le mainstream, la culture de masse, la modernité, avec lesquels, lui, justement, veut rompre.
Je suis face, en réalité, à tout autre phénomène dont je me demande si, mutatis mutandis, la mystique dégérérant non seulement en politique mais en farce, et Dallas tenant à coup lieu des villes syriaques du 1e siècle, il ne serait pas plus proche de la fuite du monde, puis de la montée au désert, des chrétiens des origines.
Désir de sécession.
Logique d’enclave et de monastère à l’intérieur de la grande ville.
Temps de déclin. Âge de misère. Généralisation d’une corruption où c’est l’Église elle-même qui, comme à l’époque de Thomas More, s’effondre autour de ses fidèles. Alors, il faut tenir, disent les gens comme Rod Dreher. Alors il faut, en attendant la renaissance, sauver ce qui peut l’être et se mettre en réserve. La scène se passe au Texas c’est-à-dire au cœur des ténèbres : Dreher se veut, au Texas, un nouveau chrétien des catacombes.
_____________________________________________________________________________________
Extrait du livre de Bernard-Henri Lévy : American Vertigo. Ed. Grasset 2006, pp 231-235
_____________________________________________________________________________________





Les commentaires récents