On frappa à la porte, à plusieurs reprises. Dans son fauteuil relax, Lenoir, les jambes étendues, lisait les détails d'une affaire pas si lointaine. On était dimanche et « L'agence de détectives Lenoir » était fermée. Pour que Jeannot Lenoir ne s'inquiète pas de l'identité du visiteur qui frappait à l'huis, il fallait vraiment qu'il se désintéresse de tout ou, plus exactement, que ce qu'il lisait lui importât plus que la fin du monde. Le front plissé, lorsque l'intrus qui allait apparaitre eut frappé pour la deuxième fois, Lenoir grogna :
— Entrez, si vous avez la solution du problème ! Si vous faites partie du problème : revenez demain !
L'huis s'ouvrit sur un ami de Jeannot Lenoir, le commissaire Lucien Marchand. Lenoir était content, semblait-il, de le voir. Presque sans mot dire, mais avec un regard bienveillant, il l'installa dans un fauteuil, lui jeta sa boite à cigares et lui désigna, « sa cave à spiritueux », selon sa formule. Lenoir examina Marchand de sa manière pénétrante et singulière et parut content de son analyse.
Cette scène se passait au début de l'été de l'année en cours. Il pleuvait sur Paris. Les fenêtres d'en face formaient comme de sombres taches informes à travers les lourdes vapeurs jaunes. Le chauffage central au mazout n'était pas allumé, malgré l'humidité de l'air. Des murs couleur rouille de l'appartement situé rue Moderne, au-dessus de l'agence de détectives, filtrait une intimité que l'on ne retrouvait nulle part ailleurs. Ayant abandonné l'examen silencieux de son ami Marchand, Jeannot Lenoir en émergea subitement pour discourir au sujet de ce qu'il était en train de lire.
— Nous approchons de la fête des vacances et, comme toutes les années, je vous inviterai à partager, Gisèle et vous, le somptueux que je conconcterai dans ce modeste appartement. Je suis en train de lire une affaire assez intéressante à propos d'une affaire de drogue qui s'est passée en Suisse. Bien qu'intéressante, comme je vous le confirme, c'est une affaire banale d'un certain côté, car j'ai élucidé le même genre de tracas lors de la Saint-Sylvestre. Vous en souvenez- vous, Marchand ?
— Oui. Une affaire tortueuse et assez confuse...
— Pas du tout confuse, mon ami, dit Lenoir, une affaire toute simple dont je connaissais déjà l'aboutissement avoir d'avoir commencé. Vous en souvenez-vous assez pour que nous revenions en arrière sur ces divers évènements ?
— Je m'en souviens parfaitement. Tout avait commencé...
*
* *
Quelle heure était-il quand tout commença ? Il n'aurait pu le dire avec certitude. Toujours est-il qu'il se souvenait qu'en ce jour-là on était mercredi. Il avait plu toute la journée. Il avait terminé sa visite à la bibliothèque assez tôt et, une fois rentré avait gagné le salon où il s'était servi un verre de cognac. C'était à peu près l'heure où l'on commence à bâiller. Assis dans un vieux fauteuil au cuir usé, il allait s'endormir quand on sonna à la porte sans la ménager. Gisèle, son amie, s'était empressée d'aller ouvrir.
— Madame Pinaud, Marchand...
Il grommela, car il venait de passer une longue journée. Il entendit des mots précipités, puis des pas rapides sur le carrelage. La porte du salon s'ouvrit, et une femme vêtue de noir pénétra dans la pièce. Il l'avait regardée étonné quand elle avait prononcé vivement :
— Excusez-moi de venir si tardivement, monsieur le commissaire, mais il m'arrive un malheur : mon mari est mort ! Si vous pouviez...
Le ressusciter ? Parbleu !
Et là, perdant soudain toute maitrise d'elle-même, elle courut se jeter dans les bras de Gisèle et se mit à sangloter sur son épaule. C'était toujours comme ça. La jeune Gisèle d'à-peine trente ans attirait les personnes malheureuses comme un phare les oiseaux. Il est vrai qu'elle avait été chez les guides et faisait encore partie de la Croix-Rouge où elle se dévouait corps et âme.
— Si vous me racontiez ce qu'il vient de se passer pour que vous soyez dans un tel état, dit posément Marchand.
— C'est à propos de Norbert. Il n'est pas rentré à la maison depuis deux jours. Je suis tellement inquiète à son sujet !
— Vous m'avez dit qu'il était mort, dit le commissaire.
— Ça ne peut être que ça ?
Ce n'était pas la première fois qu'elle parlait à Marchand du problème de la drogue qu'avait son mari, en tant qu'amie de Gisèle qui comprenait tout malgré son jeune âge et à l'égard de Marchand qui, tout compte fait, avait été quelqu'un d'important à la PJ. Donc, Gisèle et Marchand avaient essayé de la calmer et de la réconforter comme ils pouvaient en lui assurant que ce n'était pas parce que Norbert n'était pas rentré depuis deux jours qu'il était mort.
Était-il possible de ramener Norbert auprès d'elle ? Cela semblait être le cas. On lui avait assuré que ces derniers temps, quand l'envie était trop forte, il se rendait dans un club privé, du côté de la place Blanche, où il s'adonnait à la blanche et à l'opium. Jusqu'ici ses absences ne duraient jamais plus d'une journée, et il revenait dans la soirée, les nerfs ébranlés et totalement défait.
Mais à présent cela faisait quarante-huit heures que ça durait, et il gisait là, sans doute, parmi la faune des clubs privés, inhalant le poison ou dormant, assommé par ses effets. C'était là-bas qu'on le trouverait ; sa femme, Béatrice, en était certaine, au Pigalle d'Or, place Blanche, ou dans les environs. Mais qu'allait-elle faire ? Pourrait-elle, femme encore jeune et timide, s'introduire dans un endroit pareil, et arracher son mari aux brutes qui l'entouraient ?
Voilà quelle était la situation, en cette fin de journée du 31 décembre dernier, que Béatrice Pinaud soumettait au commissaire Marchand. Visiblement, il n'y avait qu'une solution, l'accompagner à cet endroit. Mais, se demanda-t-il, pourquoi viendrait-elle ? Norbert n'était-il pas un ami du policier, et, en tant que tel, n'aurait-il pas beaucoup plus d'influence sur lui s'il était seul ?
Marchand, après avoir donné sa parole à Béatrice qu'il ramènerait Norbert au 105bis rue de Vaugirard, laissa son fauteuil et son douillet salon derrière lui et fonça vers la place Blanche au volant de sa Mercedes métallisée. S'il avait donné sa parole, encore fallait-il que Norbert fût bien à l'adresse que Béatrice lui avait donnée.
Il ne rencontra guère de difficulté durant la première étape de son aventure. En retrait de la place Blanche proprement dite, il se trouve une rue infecte que même peu de parisiens connaissent, à fortiori, peu de touristes. Entre un fripier et un magasin de spiritueux, en abordant une abrupte volée de marches menant vers un trou sombre comme l'entrée d'une caverne, Lucien Marchand dénicha le repaire qu'il cherchait.
Une fois sa voiture en stationnement, Marchand descendit les marches creusées par le piétinement incessant des ivrognes, et, à la lumière vacillante des loquets, il s'avança dans une longue pièce basse, à l'atmosphère rendue épaisse et lourde par la fumée brune de l'opium, et bordée de couchettes, comme le gaillard d'avant d'un navire de migrants.
Dans l'obscurité, on pouvait vaguement distinguer des corps gisant dans des poses étranges et fantastiques, épaules voutées, genoux repliés, têtes rejetées en arrière, mentons qui pointaient et, çà et là, un œil sombre et terne tourné vers le nouvel arrivant. Au sein de ces ombres noires, scintillaient de petits cercles de lumière rouge, tantôt luisants, tantôt pâlissants, selon l'intensité croissante ou décroissante du poison se consumant dans les fourneaux des pipes.
La plupart restaient silencieux ; quelques-uns se parlaient à eux-mêmes et d'autres s'entretenaient d'une voix étrange très basse et monocorde ; leurs conversations jaillissaient en rafale puis retombaient soudain jusqu'au silence, chacun marmonnant ses propres pensées et ne faisant guère attention aux paroles de son voisin.
Tout au bout se trouvait un petit brasier de charbon de bois, auprès duquel se tenait un homme de belle allure dont la présence faisait tache dans ce décor. Il avait le menton posé sur les deux poings et les coudes sur les genoux. Il regardait fixement le feu, comme s'il allait en sortir quelque miracle. Quand Lucien Marchand entra, un serviteur malais au teint cireux se précipita sur lui avec une pipe et une dose de drogue, tout en lui indiquant une couchette vide.
— Merci, dit Marchand. Je ne reste pas. Il y a ici un de mes amis, M. Norbert Pinaud, et je désire lui parler.
Il y eut un mouvement et une exclamation à la droite de Marchand. En scrutant l'obscurité, le policier aperçu Norbert, pâle, hagard et échevelé, qui le regardait fixement.
— Mon Dieu ! C'est Marchand, dit-il.
Il paraissait dans un état pitoyable, les nerfs en pelote.
— Marchand, quelle heure est-il ?
— Presque 22 heures.
— De quel jour ?
— Mercredi. Ce soir, c'est le réveillon de la St-Sylvestre.
—Dieu du ciel ! Je croyais que nous étions lundi. Nous sommes lundi, d'ailleurs, mon vieux. Pourquoi faites-vous peur à un pauvre homme ?
Il se plongea la tête dans les mains et se mit à sangloter sur une note aiguë.
— Je vous dis que nous sommes mercredi et que votre femme vous a attendu ces deux derniers jours. En tant qu'ami, je vous dis que vous devriez avoir honte et, en tant que policier, je devrais vous arrêter, ne fut-ce que pour votre bien ! Vous devriez être auprès de Béatrice à préparer le réveillon...
— J'ai honte. Mais vous vous trompez, commissaire, car je ne suis là que depuis quelques heures, trois ou quatre pipes, j'ai oublié combien... C'était pour rendre service... Je ne voulais pas effrayer Béatrice mais, c'était indispensable, vous comprenez ? Je vais rentrer avec vous, Marchand, si vous me promettez de ne pas dire à Béatrice que je travaille pour la police à mes heures perdues... Vous me le promettez ? Vous êtes venu en voiture ou en métro ?
Lucien Marchand ne put s'empêcher de sourire en songeant aux paroles de Pinaud qui proférait travailler pour la police.
— Si mes hommes avaient dû travailler comme vous, mon vieux ! dit le policier tout en marchant le long du passage étroit entre la double rangée de couchettes, retenant sa respiration pour ne pas inhaler les émanations ignobles et délétères de la drogue, en cherchant des yeux le gérant, comme pour lui demander combien devait son ami.
En passant devant l'homme à la belle allure dont la présence faisait tache dans ce décor, le commissaire ne se doutait pas voir surgir tout à coup un miracle quand l'homme ôta la main de sa joue et se leva lentement :
— Lenoir ! que diable faites-vous dans cet antre ?
— Inutile de crier, répondit ce dernier, j'ai une ouïe excellente. Au fait, si vos hommes travaillaient comme Norbert, vous auriez peut-être plus de réussites dans vos enquêtes. Cela ne me regarde pas, je l'avoue, mais les résultats sont probants.
— Bien qu'il me soit malaisé de vous croire, mon ami, quant au talent de policier de mon ami Pinaud, je dois le ramener rue de Vaugirard où sa femme se fait un sang d'encre depuis lundi croyant qu'il est mort.
— Si vous êtes venu en voiture, dit Lenoir, donnez sans crainte vos clés à votre ami qui est tout à fait capable de conduire votre Mercedes jusque la rue de Vaugirard. Norbert n'est pas ramolli au point de faire quoi que ce soit de grave. Téléphonez à sa femme, pour lui dire de ne pas trop le réprimander quant à sa conduite. Vous allez comprendre de quoi il s'agit dans quelques instants.
— Si vous êtes certain que Pinaud est capable de conduire ma voiture jusque chez lui sans dangers... Ce qui est peu probable...
— Je suis à même de conduire votre voiture, commissaire, dit l'homme dont les mots sonnèrent distinctement à l'adresse du policier qui, baissant les yeux, ne parvenait pas à imaginer que c'était Norbert Pinaud qui les prononçait, alors que deux secondes plus tôt on eût dit un homme intoxiqué au plus haut point.
— Je ne comprends pas ce que cela signifie, dit Marchand stupéfait.
Le corps de Norbert avait forci, ses rides de toxicomane avaient disparu, ses yeux ternes avaient retrouvé leur flamme, et là, qui souriait devant la surprise du policier, se trouvait rien moins que le Pinaud de tous les jours.
— À voir votre air ironique, dit Marchand, il se peut que Jeannot Lenoir vous ait embauché pour quelque mystérieuse besogne. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est la raison pour laquelle Béatrice ne doit pas être dans la confidence et continuer à se morfondre.
— Il joue le drogué, en rentrant chez lui, et, pour ne pas que Béatrice le suive, il part se promener d'un pas alerte, le lendemain ; comme ça, il peut me rendre de sacrés services. Vous connaissez les femmes, dit Lenoir, et, vous admettrez volontiers, mon cher commissaire, qu'il est toujours dangereux dans notre métier de leur divulguer quoi que ce soit, sous peine de ne pas être en mesure de résoudre une enquête dignement.
— Que faisait Norbert Pinaud à vos côtés ? dit Marchand.
— Norbert est un parfait indicateur. Il n'y a pas mal de temps qu'il travaille comme tel pour l'agence. Il m'est tout dévoué et est un comédien de tout premier ordre. Devant tous les voyous ou criminels, c'est un génie ; malheureusement, je ne puis mettre son épouse dans la confidence, elle bavarde comme une pie. S'il me fallait une preuve, je suis sûr qu'elle a été se plaindre chez vous de l'attitude de son mari ces derniers jours, dit Lenoir.
— C'est exact, avoua l’ex-policier. Elle nous a même dit que son mari était mort. Mais, si je venais dans ce lieu y rechercher un ami pour le rendre à sa femme, pour quelles raisons êtes-vous dans cet antre, Lenoir ?
— Pour y chercher un ennemi !
— Un ennemi ?
— Oui. Un de ces personnages qui vous font rater vos fêtes de fin d'année. Une proie naturelle. En bref, Marchand, je suis au milieu d'une enquête assez complexe mais intéressante ; j'espère trouver un indice dans les divagations incohérentes de ces drogués. J'ai pris l'aspect d'un homme jeune — ce qui fût malaisé — afin que le Chinois qui tient cette fumerie ne me fasse pas passer de vie à trépas. Je me suis grimé plus que de raison...
« Ce tenancier a juré de se venger de moi, parce que, j'ai failli l'arrêter, autrefois... Vous voyez ce vieux comptoir, commissaire ? Il existe une trappe en dessous qui relie le Pigalle d'Or à une maison de la place Blanche par un long tunnel ; cette maison semble tout à fait bien tenue, et pourtant, cette trappe pourrait en raconter de belles sur tout ce qu'elle a vu passer par des nuits sans lune.
— Que voulez-vous dire ?
— Des cadavres, tout simplement. Nous serions riches si on nous donnait un euro pour chacun des pauvres diables qu'on a achevés dans ce bouge. Il n'y a pas de plus ignoble coupe-gorge dans le Tout-Paris. Ceux qui fréquentent notre chère place Blanche ne s'en doutent pas, même ceux qui y sont nés il y a des lustres.
— Nous ne le connaissons pas non plus, à la PJ, ce lieu sinistre ?
Jeannot Lenoir regarda son ami Marchand avec un sourire prononcé, avec l'air de dire : « Si le hasard ne vous avait pas fait découvrir cet endroit, en y venant rechercher votre ami Norbert, vous ne l'eussiez pas connu avant longtemps ! »
— Lenoir, votre agence de détectives est parfois mieux organisée que le Quai des Orfèvres, j'en conviens, mais combien d'affaires criminelles résolvez-vous sur une année ?
Lenoir soupira, tandis qu'ils remontaient tous deux les marches creusées par le piétinement incessant des ivrognes et, quittant la lumière vacillante des loquets, ils retrouvèrent l'atmosphère paisible et douce de la place. Jeannot Lenoir se rendit compte, à observer son ami policier, que celui-ci imaginait mal que tous ces passants dont les bras étaient entourés de paquets cadeaux ne connussent pas l'existence du Pigalle d'Or.
— Si vous songez à tous les parisiens qui, la semaine dernière, à Noël, sont passés exactement de la même façon devant cette petite rue infecte, les bras chargés de cadeaux à déposer au pied de l'arbre, aux hommes seuls qui observent les couples avec envie... Tenez ! Vous voyez cet homme, trainant un caddie de couleur écossaise en regardant les pavés noirs, luisants, mouillés, avec une grande lassitude à cause de la pluie froide et fine ?
— Il vient d'un quelconque magasin où il y a fait ses emplettes pour la soirée du réveillon, dit Marchand.
— C'est un homme seul, Marchand. Quand vous voyez un homme, le chapeau tombant trop bas sur le front, la tête penchée, vous pouvez être sûr qu'il s'agit de quelqu'un qui va retrouver ses quatre murs et qui vient de perdre un être cher... C'est typique.
— Ça nous éloigne de notre bouge, dit le policier, parce qu'ils ne sont pas seuls là-dedans.
— Détrompez-vous, commissaire, c'est un lieu de grande solitude. L'existence ne les a pas épargnés. Ils s'évadent et vous le savez très bien. Il n'y a rien de plus triste que les fêtes de fin d'année pour eux comme pour l'homme au caddie. Arrivé devant chez lui, ce dernier va sortir son trousseau de clés de sa poche, il va essayer de ne pas le laisser tomber dans le vide qui entoure une vieille grille, car il n'habite pas une résidence et il va s'introduire en soupirant dans le vestibule d'une pauvre maison dont il est locataire. Ce n'est pas un bourgeois. Même pas un ouvrier. C'est un homme triste. Vous avez vu sa mise, lorsqu'il est passé ?
« Son feutre est lustré et demande à être remis en forme. La manière dont il marche sur les pavés mouillés le jour du réveillon du nouvel an est significative et propre à l'homme qui va s'assoir dans un vieux fauteuil crevé de partout, l'esprit ailleurs. Il n'est pas, comme vous le pensiez, allé faire des emplettes pour son diner. Ce doit être un type très honnête, assurément, mais qui ne participera pas à quelque réjouissance que ce soit. Vous l'avez vu traverser avec difficulté la place.
« Tout à l'heure, l'homme était devant le Pigalle d'Or et voulut y entrer. Une dispute éclata entre le Chinois et lui. On eût pu croire qu'il tentait de s'évader de ce monde grâce à l'opium ou autre drogue. On le mit dehors, sans ménagement, un petit groupe de voyous s'étant occupé de son squelette. Il ramassa son chapeau qui, comme je vous l'ai fait observer, a besoin d'une sérieuse remise en forme après ce qu'il vient de subir. Lorsqu'il tomba, il fracassa la vitre du magasin de spiritueux.
« Personne ne se rua sur lui pour le défendre, mais, notre homme, horrifié d'avoir cassé la vitre qui se trouvait derrière lui et découvrant quelqu'un en uniforme et d'aspect officiel, se sauva et disparut dans le labyrinthe des rues qui entourent la place Blanche, jusqu'à ce qu'il repasse à l'instant devant nous, commissaire.
— Puis-je vous posez une question, Lenoir ?
— Faites.
— Comment saviez-vous que cet homme, dont vous avez remarqué un début de soirée difficile, allait traverser la place à l'instant ?
— Je ne le savais pas. Je m'en doutais. Il se fait que, avant votre arrivée, j'attendais quelqu'un dans ce bouge. Je me levai en entendant des cris et me dirigeai en faisant semblant de tituber vers la voute sous laquelle nous venons de passer pour sortir. De cette place, j'ai pu apercevoir la bagarre aux côtés de votre ami Norbert qui simulait beaucoup mieux que je n'aurais pu le faire un toxicomane. Nous avons ensuite regagné nos places respectives, en espérant que le bougre revienne pour crier vengeance et veuille à nouveau se battre.
— Vous êtes immonde, Lenoir ? dit Marchand.
— Pas du tout, mon cher commissaire, et vous allez comprendre tout de suite la raison qui me poussait à lui voir faire violence. Vous avez bien observé cet homme ?
— Oui, répondit le policier. C'est un pauvre homme qui n'a pas eu de chance dans la vie, certainement, et qui, comme vous le disiez, fait ses courses lui-même parce qu'il est seul et pleure un être cher. Par surcroit, il lui est difficile de marcher à cause de son invalidité, sa façon de claudiquer en répond.
— Bravo, commissaire, dit Jeannot Lenoir en allumant sa pipe, le 36 Quai des Orfèvres pourrait être fier de vous en ce moment. Seulement, s'il est vrai que les hommes seuls se remarquent à leur caddie et à leur mine déconfite, en général, il y a d'excellents comédiens. Cet homme en est la preuve.
— Que voulez-vous encore insinuer ? dit Marchand.
— Que cette empoignade, dont je vous ai conté les détails, n'était qu'un simulacre monté de toute pièce. Je vous ai bien dit, quand nous nous sommes croisés, tout à l'heure, à l'intérieur, que je cherchais un ennemi. C'est homme, ne m'interrompez pas, s'il n'est pas encore mon ennemi, me pose un problème.
« Sa mise, telle que je vous l'ai décrite, est volontairement exagérée, tout comme le pauvre appartement qu'il loue. Son existence est pauvre en apparence ; il fait semblant, lui, contrairement à d'autres, de s'évader et d'afficher un air triste, les fêtes de fin d'année pour lui étant une période propice à un appât du gain facile...
« Arrivé devant chez lui, il va sans doute sortir son trousseau de clés de sa poche et essayer de le laisser tomber dans le vide qui entoure une vieille grille et non le contraire ; il faut qu'on le plaigne. C'est volontairement aussi qu'il n'habite pas une résidence, et cet homme, qui eût pu être un véritable malheureux comme j'en décrivais un modèle tout à l'heure, est un bourgeois sans scrupule. Il y a même de fortes chances pour que, contrairement aux pauvres et honnêtes hommes dont je vous faisais le portrait, cet homme-ci participe à quelques réjouissances.
— Ce n'est pas possible, dit Marchand. Heureusement que Béatrice ne sait pas que son mari côtoie de tels personnages et que ce dernier est rentré chez lui.
— Je crois, dit Lenoir calmement, que madame Pinaud n'attende son époux jusqu'à l'Épiphanie, car il est à la poursuite de mon ennemi.
— Et ma voiture ? fit Marchand.
— Elle est à la place où vous l'avez garée, sans aucun doute, et je vous rends vos clés que très habillement Norbert a glissé dans ma poche avant de sortir. Je vous offre une bière à l'Oz-Blanche ?
Ils s'installèrent tranquillement à l'intérieur de la brasserie. Marchand se demanda s'il s'agissait d'un abominable crime qui ferait la Une des journaux du lendemain, avec tous les détails croustillants que cela comporte. Sans doute la solution du mystère que Lenoir cherchait se trouvait-il dans le Pigalle d'Or, et le policier s'attendait à l'arrestation imminente de l'homme au caddie. Il commençait à geler à pierre fendre, et les fenêtres étaient couvertes de cristaux de glace, quand, en observant au-dehors, Lenoir questionna tout en regardant sa bière :
— À quoi pensez-vous, Lucien ?
Puis, après un temps :
— Effectivement, nous eussions dû prendre un chocolat chaud. À quoi songez- vous ?
— À l'homme qui claudique ?
— Oubliez-le, commissaire. Du moins pour aujourd'hui. Avez-vous remarqué que tous les voyous qui se trouvaient devant le Pigalle d'Or se sont envolés comme par miracle ?
— C'est ma foi vraie.
— Vous ne vous demandez pas pour quelle raison, évidemment. C'est pourtant très simple. L'homme qui vient de traverser la place et qui, à nos yeux incrédules, se dirige Dieu sait où après avoir finit sa besogne, n'a pas fait grand-chose, et pourtant, c'est lui qui vient de donner le signal.
— Au meurtre qui se trame quelque part dans la capitale, n'est-ce pas ?
— Pourquoi voulez-vous toujours qu'il y eût meurtre, Marchand ? C'est un délit que j'observe, seulement un simple délit comme on en lit tous les jours dans la presse.
— Je ne comprends pas, dit le policier en portant son verre de bière à la bouche et en donnant une drôle d'expression à son visage que Lenoir remarqua.
— Vous avez parfaitement raison, mon cher ami, de faire une telle grimace, dit Lenoir, car les bières qui nous sont offertes ici à un prix exagéré ne valent point celles brassées dans notre pays d'origine. Revenons à nos moutons et à ce qui nous occupe. Vous avez l'air préoccupé d'un homme qui se demande pourquoi, à quelques heures du réveillon, je m'intéresse à un citoyen quelconque, et surtout, vous avez difficile de croire que ce fût simplement le fruit du hasard qui nous mit en présence au Pigalle d'Or.
« Vous ne pouvez réaliser, tout bonnement, que votre ami soit un indicateur de mon agence de détectives privée, alors que sa femme le pleure depuis lundi. Une fois de plus, vous voyez en moi un être à la personnalité égocentrique qui, célibataire, se moque éperdument des festivités du soir de réveillon. Et bien, sachez que c'est inexact !
« Je souhaite que tout le monde soit heureux l’année à venir et je souhaite que les citadins qui sortent de chez eux pour rejoindre leurs amis et connaissances dans quelques bals de province ou à Paris soient contents en cette nuit. Certains se rendront au Moulin Rouge qui nous fait face pour y assister au diner spectacle « Belle Époque » pour 175 Euros, tandis que d'autres, dans l'ombre, sont sous la dépendance d'une main assassine, conclut Jeannot Lenoir les jambes étirées devant lui et le regard fixé sur les passants.
Il secoua sa pipe sur sa paume gauche, la fourra dans sa poche d'où il en extirpa une autre en bruyère qui ne le quittait jamais et, l'ayant allumée, il se laissa aller au fond de son siège, avec d'épaisses volutes de fumée bleue tournoyant au- dessus de lui et un air d'infinie langueur sur le visage.
— Donc, vous vous plongez dans un meurtre, en ce soir, plutôt que de festoyer de gauche ou de droite, dit Lucien Marchand. Et moi, à chaque fois que je vous revois, surtout en cette période de l'année, ça me fout le cafard. Sans doute, à cause de l'auberge... Son ambiance, l'atmosphère, cet air de quiétude qui ressemble à s'y méprendre à certaines cartes postales de Noël : les sapins qui l'entourent et qui sont poudrés de neige... Ça me fout le bourdon quand je songe à l’auberge de Soumagnac...
Lenoir avait compris. La dernière fois qu'il était retourné en Belgique, c’était il y a longtemps, pour résoudre une affaire de loups. À ce temps-là, Lucien et Henriette se tenaient encore dans l’ancienne l'auberge. Henriette, il s'en souvenait, n'avait pas vieilli. Bien sûr, elle ne devait plus jouer aux billes, comme autrefois, au sortir de l'école, avait songé Lenoir à cette époque.
— Vous vous rappelez, dans la cour, un épais tapis blanc amortissait le bruit des pas. C'est là-dessous... Cancer généralisé... C'est pour ça que j'ai quitté le pays, Lenoir, sans savoir faire autre chose qu'être un gratte-papier. Et encore. Bien entendu, Lenoir, on me disait toujours : « On vous écrira... » ; on me disait aussi : « Vous savez, on n'embauche plus à cette période de l'année, avec la conjoncture actuelle... » Six mois plus tard, c'était une autre période de l'année qui ne convenait pas...
« Puis un jour, mes pas se sont dirigés vers le Quai des Orfèvres, sans trop savoir pourquoi. Je me préparais déjà à dire : « — Je suppose que vous n'avez pas besoin d'un commis aux écritures ? », quand un homme grand et fort m'a demandé si j'écrivais sans fautes. J'ai rougi en lui disant : « — Presque. »
« Alors, il s'est mis à rire, profondément, comme s'il ne s'était plus marré comme çà depuis longtemps avant de me voir. Il a donné un ordre et, sortant d'un bureau, une jeune femme m'a demandé si je voulais bien la suivre. Elle était jeune et, comme j'ai toujours eu peur des femmes, je me suis demandé l'effet que j'avais pu avoir sur elle... Elle ne m'a pas demandé si j'étais marié ni si j'étais divorcé...
« Entre temps, j'avais fait la connaissance d'Adèle Leroi, 44 ans, qui devait mourir d'une pleurésie cinq ans plus tard. Nous habitions déjà au 105bis de la rue de Vaugirard. Ma femme s'était liée d'amitié avec ma secrétaire qui logeait dans une chambre de bonne d'un immeuble insalubre. Elle lui avait demandé si elle accepterait de loger chez nous, en attendant mieux, et, elle n'est plus partie, abandonnant le poste de secrétaire à la PJ pour devenir notre bonne.
— Sacré Gisèle ! Vous êtes bien tous les deux, maintenant ?
— Oui. Vous savez vraiment tout, vous...
— Mon métier est de tout savoir, dit Lenoir. En plus, comme elle a toujours eu un faible pour vous... N'oubliez pas que j'entrais de temps en temps à la « Maison pointue », autrefois, quand vous y étiez ? J'ai même été plusieurs fois vous saluer. Ah ! Au fait, je ne vous ai plus vu rôder depuis plusieurs semaines au Quai ? Grave affaire à résoudre, pour l'homme qui vous remplace ?
— Non. Une affaire de cœur, répondit Marchand.
— Fichtre ! Par ce temps exécrable, horrifique ? Décidemment, il y en a beaucoup qui n'ont rien à faire d'autre que d'aimer. Ce n'est pourtant pas là une occupation très lucrative ? Les fiançailles et les mariages coutent chers ; les jours passés ensemble à se faire de petits cadeaux coutent chers et ne servent à rien ; les soins domestiques — on ne peut évoluer décemment sans avoir une femme de charges ou une bonne —, sont très élevés de nos jours.
« Certains pensent que c’est du snobisme d’avoir une domestique et une femme de ménage une fois par semaine, alors que par ce temps de crise, quand la femme et l’homme travaillent au-dehors, il est impératif qu’une tierce personne s’occupe des soins de la maison. Bref, mon cher Marchand, il vaut mieux rester célibataire. C'est un beau métier, croyez-moi. Sans embarras. On est libre, vous ne trouvez pas ?
— Vous êtes vraiment blasé ? dit le policier en écarquillant les yeux. Je ne savais pas que la vie vous avait atteint à un tel point.
— Je ne suis pas blasé le moins du monde, Marchand, je suis lucide. J'observe. Beaucoup d'hommes pensent avoir trouvé la femme idéale, sans réaliser qu'ils vont devoir obéir après leur mariage : « Fais ceci, assieds-toi là, ne laisse pas la fenêtre ouverte, essuie-toi les pieds, tu es en retard, tu as vu l'heure ? »
— Comme je le disais, vous êtes blasé, reprit Marchand avec autorité. Toutes les femmes ne sont pas comme vous les décrivez ! Ce serait la fin du monde.
— Je n'ai pas dit que c'était la fin du monde, mon cher ami, réfléchissez ! Après un certain temps de vie commune, il arrive que des femmes ne sachent plus que faire et ont un problème. J'ai déjà rencontré de nombreux cas semblables. Elles souhaiteraient être conseillées, mais elles se demandent si leur démarche n'est pas trop délicate pour être communiquée. Car il faut, absolument, qu'elles en parlent, qu'elles expliquent...
« Même dans ce cas précis, je peux encore opérer une distinction : quand une femme a été gravement trompée par un homme, elle n'hésite plus, et le symptôme habituel est plutôt un coup de sonnette qui ne veut déjà plus rien dire. Il y a dans une histoire d'amour comme ça une femme qui n'est pas tant en colère qu'embarrassée ou affligée. Et puis, il y a l'ennui auquel elle ne comprend rien. C'est une autre chose. Chaque affaire d'amour est bien spécifique et, j'en suis persuadé, celle dont vous vous occupez en amateur diffère peu de toutes les autres, exception faite de cette spécificité propre à chacune. Vous avez déjà rencontré cela dans vos précédentes affaires sur les amours, quand vous étiez au Quai, et vous aurez encore à rencontrer cela dans le futur.
— Pourtant, la femme ne représente-t-elle point...
— Rien du tout, mon ami, sinon un dérivatif pour certains, sinon des ennuis pour d'autres. Je n'éprouve aucune émotion apparentée à de l'amour envers une femme, justement, parce que c'est source d'ennuis dans ma profession. Mon cerveau essaye, tant bien que mal, de rester lucide lors d'une enquête. Ce n'est déjà pas simple. Imaginez-moi amoureux, mon cher Marchand, je me retrouverais dans une situation impossible. Je ne parle de ces douces passions du cœur qu'avec raillerie on ironie. Elles sont admirables, parfaites pour lever le voile, mais, pour un détective comme moi, admettre de telles intrusions dans mon tempérament délicat reviendraient à introduire un facteur de désordre qui pourrait jeter un doute sur toutes mes préoccupations dans une enquête.
Tandis qu'il parlait, une luxueuse voiture s'arrêta à la hauteur du café Oz- Blanche, un homme en descendait vivement, ouvrait la porte de l'établissement, jetait un regard circulaire dans la salle, et, après avoir aperçu Lenoir, s'approchait de sa table. Jeannot Lenoir le considéra, gravement, d'abord, l'accueillit ensuite avec toute la courtoisie nécessaire, qu'il maitrisait avec raffinement et lui désignait une chaise à la grande surprise du nouveau venu qui s'étonnait d'être ainsi accepté à une table avec une telle manière minutieuse, alors que les deux hommes ne se connaissaient pas.
— Vous savez le motif pour lequel je viens vous trouver, M. Lenoir ? dit-il.
— Je vais sans nul doute le savoir, répondit calmement Lenoir en tirant sur le tuyau de sa pipe comme si la présence du nouveau venu allait de soi.
— Voilà. Je m'appelle Georges Clément du Roche de La Feuillette, fils du conseiller d'Ambassade.
— Ah ! dit Lenoir. Je suis content pour vous.
— Donc, vous savez qui je suis ? reprit l'autre.
— Pas du tout.
— Les de La Feuillette sont pourtant connus...
— De tout le monde, dit le détective privé, pas de moi. Je veux croire qu'il s'agit d'une lacune de ma part et vous en demande pardon.
Par contenance ou par nervosité, l'inconnu commanda un cognac, en faisant de grands gestes. Jeannot Lenoir le considéra de cette manière quelque peu rêveuse qui était sienne et qui, par sa lenteur, horripilait plus d'une personne. Prenant soudain conscience de la portée des propos du détective qui affirmait ne connaitre point sa famille, le visage de l'homme exprima l'effroi et l'ahurissement.
— Je savais où vous trouver, dit le fils du conseiller d'ambassade, parce que je vous ai fait suivre, M. Lenoir.
— Généralement, répliqua ce dernier, c'est moi qui fait suivre les autres. Peu importe. On vous veut du mal, on vous persécute, on veut atteindre à votre réputation, à votre dignité, en bref !
— Comment le savez-vous ?
— C'est dans l'ordre des choses, monsieur, à moins que vous ne soyez ici pour me conter vos bonnes fortunes, mais je ne pense pas que ce soit le cas.
— Ne plaisantez-pas, je vous prie, monsieur. Je connais votre agence et pourrais vous ordonner expressément de la fermer, ne l'oubliez pas, je suis...
— Georges Clément du Roche de La Feuillette, fils d'un conseiller d'Ambassade, vous vous êtes déjà présenté. Vous avez un problème d'ordre privé ou autre. Cela m'a l'air d'être grave, d'après la façon dont vous aborder un sujet dont je ne suis pas encore instruit. Je vous écoute attentivement, avec toute l'indulgence dont vous avez besoin, car vous êtes un homme égaré dans ce siècle mécanique et barbare.
— Voici. Ma famille et moi sommes les victimes d'un chantage ignoble, M. Lenoir. On veut notre perte. Certaines personnes insinuent que nous ne sommes point qui nous prétendons être et que notre aristocratie est surfaite.
— Et cela n'est pas vrai ? demanda Lenoir, regardant le fils du conseiller d'Ambassade de ses yeux d'acier.
— Vous en doutez ?
— Je vois mal le fils d'Hector Marcellus du Roche de La Feuillette se précipiter avec grande hâte de son domicile, afin de venir rejoindre un détective pour que ce dernier résolve une affaire concernant la politique de la France avec quelque autre pays... S'il s'agissait d'une affaire importante, Monsieur votre père aurait réglé le problème lui-même. Vous prétendez que « votre famille et vous êtes les victimes d'un chantage ignoble » et je ne le pense pas. Vous et vous seul êtes victime d'un chantage, Monsieur...
— Il ne s'agit pas d'une affaire quelconque, monsieur. J'avais entendu dire que vous étiez le second détective intelligent de France et celui auquel on pouvait confier n'importe quelle affaire à résoudre.
— Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver le premier détective intelligent de France, Monsieur de La Feuillette ? dit Lenoir. Votre affaire eût déjà été résolue ? Quelque soit votre problème, je ne sais si je serais à même de vous rendre service. J'ai beaucoup de travail, présentement, monsieur, et mon temps est tellement précieux que c'est à peine si je puis m'assoir deux minutes à cette table, qui plus est, pour surveiller quelqu'un...
— Ma famille est riche, M. Lenoir, et je suis persuadé que mon père serait tout disposé à vous payer largement si vous vous occupez du chantage dont est victime son fils unique... Si l'affaire ne vous paraissait pas assez intéressante ou si elle manquait de fondement, dit de La Feuillette en vidant son verre de cognac d'un trait, je comprendrais à demi votre refus, bien que je sache que vous vous passionnez principalement pour les affaires délicates et embarrassantes.
« Il s'agit de drogue. Des mauvaises langues m'accusent d'avoir des sympathies avec des narcotrafiquants. On m'envoie des lettres anonymes me rappelant quand, et dans quelles circonstances, j'ai fermé les yeux sur ce commerce illicite.
— Ce qui est inexacte, bien entendu, soupira Lenoir.
— Vous ne me croyez pas ?
— Je crois, en effet, que vous avez fermé les yeux sur certains délits... J'irai même plus loin, vous ne m'avez pas fait suivre pour que je découvre les noms de ceux qui vous font chanter, monsieur, car vous les connaissez tous. Si vous me demandez mon aide, et vous le savez très bien, ce n'est pas pour rendre justice...
« Vous bénéficiez de l'immunité diplomatique et, quoiqu'on dise sur votre compte, vous sortirez toujours indemne de toutes situations. Arrêtez-moi si je me trompe. Dans le cas présent, néanmoins, pour que des gens vous menacent, tout en sachant que vous bénéficiez de l'immunité qui vous couvre, vous devez avoir commis de sérieuses fautes...
« Ces gens sont habiles, monsieur, et ils ne vous épargneront pas. Dans ce milieu-là, on ne fait pas de sentiments. Même si vous dites à ces personnes, peu recommandables, que vous les avez aidées à telle ou telle époque, elles prétendront ignorer ce dont à quoi vous faites allusion et diront que c'est vous qui êtes venu les trouver parce que vous aviez besoin de drogue pour un ami ou pour calmer vos angoisses... Maintenant, je ne voudrais pas vous faire peur, monsieur, mais votre chauffeur est-il marié ?
— Quel rapport ?
— Vous avez été suivi, cher monsieur, et j'ai déjà repéré trois hommes qui sont disposés autour de la place et qui vous attendent ; si votre chauffeur est marié, sa femme sera veuve dans quelques instants et ses enfants orphelins. Si vous lui intimiez l'ordre de pénétrer ici d'un signe discret de la main, ce serait une heureuse initiative.
Le fils du conseiller d'Ambassade se dirigea vers la porte et, avec la peur au ventre d'être vu, fit ce que Lenoir avait recommandé. Quand il vînt se rassoir et que le chauffeur fût hors de portée des nuisibles individus qui entouraient la place, de La Feuillette demanda ahuri :
— Nous fûmes suivis, dites-vous ?
— Sans aucun doute. Regardez cet homme, mince comme une latte, en dessous de la publicité Coca-Cola, à droite du Moulin-Rouge, qui fume cigarettes sur cigarettes. Il doit avoir dans les vingt-deux ans, mal vêtu et il a une apparence peu soignée. Son teint pâle donne à croire qu'il est morphinomane, et pourtant, ses supérieurs n'auraient pas engagé cet individu s'il était en mauvaise santé ou dépendant d'une ou l'autre drogue. Ce n'est pas un homme marié ; je peux remarquer d'ici que ses chaussures datent d'une autre époque et que sa mise semble la seule à garnir sa garde-robe s'il en a une. Donc, il agit avec lucidité, laissant tous ces détails domestiques de côté...
« À l'opposé de la place, non loin de la rue sinistre où se trouve le Pigalle d'Or, vous aurez peut-être remarqué un autre homme, non loin d'un banc. C'est un spectacle à faire pitié, en ces fêtes de fin d'année. Avec sa casquette graisseuse, son apparence est tellement extraordinaire que personne ne peut passer devant lui sans le remarquer. Ses vêtements ne sont pas à décrire, et pourtant, c'est un autre tueur qui vous attend...
« Plus près de nous, enfin, se trouve quelqu'un qui pourrait être de l'aristocratie étant donné son genre distingué. On pourrait dire, à le voir ainsi, qu'il s'agit d'un jeune homme à marier, bien qu'il eût près de quarante ans à mon avis. S'il a quarante ans, il est mur pour le mariage, comme disent les gens qui croient en cette institution. Le quidam qui nous est présenté, afin de nous confondre, a l'air beaucoup trop sur de lui pour un homme qui va se marier ou qui vient de le faire et, d'autre part, quoiqu'on en pense, les vrais aristocrates sont moins prétentieux que cet homme qui cache certainement un assez joli révolver sous sa mise et qui doit savoir s'en servir, croyez-moi !
— Et que pouvez-vous faire, Lenoir, contre ces trois gaillards armés jusqu'aux dents ? demanda Marchand.
— J'allais poser la même question, dit le fils du conseiller d'Ambassade, car nous sommes seuls dans ce café. Si nous attendons d'être tués en sortant...
— Nous ne sommes pas aussi seul que vous le pensez, dit Lenoir. Vous savez, maintenant, où sont les trois tueurs qui vous ont suivi. En regardant la place, que voyez-vous d'autre, si ce ne sont que des femmes et des hommes les bras chargés de cadeaux ?
— Si vous ne nous aviez pas décrit nos trois tueurs à gages nous ne les aurions pas reconnus... Je ne vois rien de spécial ?
— Regardez bien la place. Quoi de plus naturel, en ce soir du réveillon de la Saint-Sylvestre, qu'un homme tire une charrette avec du gui et du houx ? dit Lenoir songeur. Si j'étais notre tueur distingué, pour me faire moins remarquer, je me dirigerais vers la charrette de ce pauvre vieux. Il a peut-être amassé pas mal d'argent, à la vente de son gui, ou il a fait chou blanc. Un visage pâle et défiguré par une terrible cicatrice, un menton de bulldog et deux yeux très pénétrants, qui présentent un contraste avec la couleur grise de ses cheveux, tout cela ne le distingue pas des autres vendeurs de guis ou de houx de son âge... Son esprit est vif, il a toujours la répartie lorsque ses clients viennent à le taquiner et c'est sur lui qu'il nous faut compter...
— Vous semblez bien le connaître, dit Lucien Marchand, ce n'est pas catholique, ça !
— Vous avez raison, Marchand. Je n'aurais pu décrire ses yeux pénétrants d'où nous nous trouvons si je ne connaissais pas cet homme grimé qui travaille pour l'agence quand j’en ai besoin, car c’est un indicateur hors pair et qui est, comme les tueurs de monsieur, armé comme à la guerre.
— Mais, un infirme ! dit Georges Clément du Roche de La Feuillette. Un manchot ! Que pourrait faire votre homme avec le bras qui lui reste contre des hommes dans la force de l'âge ? Qu'il vous renseigne par des clins d'yeux complices, je veux bien l'admettre, mais quant à se battre pour nous défendre ?
— Allez-vous parfois au cinéma, monsieur ? demanda Lenoir.
— Les derniers films que j'ai vus remontent à mon enfance, Lenoir, alors !
— Le chevalier de Lagardère, ça vous dit quelque chose ?
— Le Bossu, oui, mais...
— Ce vieil homme, dit Lenoir, vient de fêter ses trente-cinq ans et il est ceinture noire de karaté, troisième dan... Il vient de temps en temps prêter main forte à l'agence, quand il s'agit d'affaires spéciales, sous des déguisements indescriptibles...
— C'est un homme à vous ? Décidemment, M. Lenoir...
— Oui, décidemment... N'est-ce pas, Marchand ? dit Jeannot Lenoir en tirant sur sa pipe à petites bouffées, tandis que le patron offrait une tournée de mauvaise bière.
« Il est dommage, monsieur, poursuivit le détective, que mademoiselle Chantal de Ganthier s'adonne à la drogue. Elle vous a mis dans une telle mauvaise posture que vous n'avez pas pu lui refuser certaines drogues comme l'héroïne, l'amphétamine et autres drogues dures ; comme s'il existait des drogues douces ! Passons ! Mademoiselle de Ganthier a été rapidement dépendante physiquement et psychiquement de la cocaïne depuis deux ans et fréquente assidument le Pigalle d'Or !
« Il est certain que le Chinois la connait et lui a offert, dès le début, toutes les saletés qu'elle souhaitait ; mais, ensuite, il n'a plus été question de faire crédit à la demoiselle de sa dose, elle a dû la payer, comme tout le monde. C'est ici que le chantage commence, puisque mademoiselle refuse de payer la note, on la menace de révéler sa conduite à Monsieur le Comte Philippe de Ganthier.
« Les femmes amoureuses sont souvent les plus dangereuses, monsieur, et mademoiselle de Ganthier et vous êtes amoureux depuis un certain temps. Bien avant qu'elle s'adonne à la drogue. Elle vous implore de lui venir en aide et de payer le Chinois. Vous ne comprenez pas pourquoi l'attirance de mademoiselle à votre égard s'est brusquement changée en une attirance pour la drogue.
«Vous prenez peur, lorsque vous recevez une première lettre anonyme à l'Ambassade, un beau matin. On vise le fils d'un conseillé d'ambassade. Vous payez le Chinois, néanmoins. Il est malin et vous présente la note d'une façon qu'il vous soit facile de toujours la payer : fermez les yeux sur la présence de certains diplomates chez lui et il vous fera un prix.
« Ce qui est faux ! Mais vous fermez les yeux sur la présence en ces lieux d'hommes politiques que vous connaissez fort bien. Quelques temps plus tard, vous sommez la jeune femme qui doit devenir votre épouse de mettre fin à son inconduite. L'affaire se corse, quand d'autres lettres anonymes se succèdent, à un rythme qui se développe d'une façon toujours plus rapide... Vous comprenez que l'histoire va trop loin et risque de s'ébruiter allant peut-être jusqu'aux oreilles de Monsieur votre père... Ce sont les principaux points dont je souhaitais être absolument certain, en vous demandant de me les confirmer...
— Ce sont, en effet, ces évènements qui m'ont amenés jusqu'à vous... Je me demande, toutefois..., dit le fils du conseillé d'Ambassade et futur conseillé lui- même.
— Si vous vous demandez comment je sais toute cette histoire, je vous répondrai encore une fois : c'est mon métier de tout savoir. Bien, dit Lenoir, nous allons maintenant diner légèrement, car votre teint pâle et vos yeux cernés donnent à penser que vous êtes à jeun, puis nous reposer quelques instants.
Une grande et belle table avait été mise à la disposition des quatre hommes qui dégustèrent leurs mets avec une lenteur quelque peu excessive pour Georges Clément du Roche de La Feuillette. Ce dernier mangeait de bon appétit mais d'un air ennuyé et avait ouvert à plus d'une reprise la bouche pour poser une question. Le regard de Lenoir l'en avait dissuadé. Le jeune homme était tellement épuisé en cette soirée qu'il n'avait même pas demandé au détective d'où il tenait toutes les informations qu'il avait données. Lucien Marchand et Lenoir se regardaient d'un air entendu et Lenoir eût juré que le policier pensait : « Il y a quelque chose qui sonne faux dans cette histoire, mon vieux ? » Et, comme le détective privé se doutait ce à quoi Marchand songeait, il sortit de son silence et, du coq à l'âne, demanda :
— Dites-moi, Marchand, pourquoi ne nous tutoyons nous plus comme autrefois à Soumagnac ?
— Une fois que nos routes se sont séparées, répondit l’ex-policier, nous n'avons plus eu le même regard l'un envers l'autre, sans doute. Du Jeannot Lenoir de la communale qui s'amusait à résoudre des énigmes pour son plaisir devant ses condisciples et qui, quand il s'agissait d'une partie de cachecache trouvait facilement où était embusqué l'autre camp grâce à ses facultés d'observation, j'ai découvert, travaillant pour le bien de la France, un Jeannot Lenoir différent. Je ne sais pas lequel a dit vous à l'autre, en premier, toujours est-il que cela n'implique pas entre nous une barrière ; et, peut-être même, aujourd'hui, que ce vous nous rapproche encore davantage.
— C'est possible. Maintenant, messieurs, une fois votre repas terminé par un alcool servit avec soin par notre hôte et fumé votre cigare, nous reprendrons notre conversation, dit le détective une blague de tabac devant lui surmontée d'une boite d'allumettes.
— On peut fumer, malgré la loi ?demanda le jeune homme. Ça tue et provoque le cancer... C'est pour cela que je trouve la loi de l'interdiction de fumer dans les lieux publics bien pensée...
— Ben, voyons ! ironisa Lenoir. Voyez-vous, monsieur, on interdit de fumer dans les lieux publics, parce que ça provoque le cancer et que ça incommode l'entourage... En revanche, on n'interdit pas que l'on guerroie de part le monde, et pourtant cela incommode pas mal de gens... Il y a des statistiques là-dessus ! Demandez l'avis des mères qui ont perdu leur fils « à cause de la Patrie » et des femmes qui n'ont plus eues que des larmes grosses comme le pouce pour pleurer la perte d'un mari ! Comparez tout cela, monsieur, avec les modestes ravages de la cigarette ou de la pipe et vous comprendrez l'absurdité de cette loi qui régit l'Europe. Passons !
Dans la pénombre, alors que l'on entendait de gauche et de droite le bruit des couverts aux autres tables, Lenoir, une vieille pipe de bruyère entre les dents, les yeux fixés sur un coin du plafond, la fumée bleue ondulant au-dessus de lui, maintenant silencieux et immobile, des reflets lumineux sur ses traits nettement dessinés, tournait en tous sens l'affaire du fils du conseillé d'Ambassade, réarrangeait les faits, considérait sous tous les angles cette affaire mystérieuse.
Une exclamation soudaine saisit tout le monde et, toujours la pipe entre les dents, il dit simplement : — J'ai trouvé ! Comment n'y ai-je pas songé plus tôt ? Quand avez-vous reçu une lettre de Mlle Chantal de Ganthier ?
— Vous savez qu'elle m'a écrit une lettre ? Vous êtes le diable ? Ce matin, j'ai reçu un courrier de Chantal. Une lettre. C'est la première fois qu'elle m'écrit à la main. Généralement, c'est par l'intermédiaire de l'ordinateur.
— Vous avez cette lettre sur vous ?
— Dans mon portefeuille, oui.
Il sortit son portefeuille et en extirpa un petit morceau de papier sans entête. Lenoir lui arracha des mains dans son empressement et l'aplatit sur la table encore grasse des restes du repas. L'enveloppe, très grossière, avait été affranchie, dans le 10ème, à la date du jour même, ou plutôt hier. La demoiselle avait une écriture bien rustre pour la fille du Comte Philippe de Ganthier qui devait avoir été habituée à plus de finesse dans ses écrits. Le Bic avait coulé. La lettre était terne. Le texte, à première vue, semblait avoir été arrangé tel un scénario de roman. C'était loin d'être le style épistolaire entre amoureux.
« Mon chéri, n'aie aucune crainte, je vais arrêter de me droguer. Tout ira bien par la suite. J'ai commis une grosse erreur, en te demandant de m'aider et peut-être en te demandant de m'aimer. Je dois t'avoir fait souffrir. Les lettres anonymes s'arrêteront, j'en fais mon affaire. Quelqu'un, je ne peux te révéler son nom, me fait chanter, tout comme toi. Je suis tombée dans le panneau. Ta Chantal. »
— Votre Chantal a fait une erreur, Monsieur. Ou bien elle a peur de quelqu'un. Elle vous écrit pour vous dire qu'elle va arrêter de se droguer. Jusqu'ici, c'est louable. Pourquoi, maintenant, affirmer qu'elle a commis une grosse erreur en vous aimant et avance-t-elle qu'elle vous a fait souffrir, sans en rien savoir ? La cerise sur le gâteau : « les lettres anonymes s'arrêteront ». Lui avez-vous fait part de votre délicate situation à cause de lettres anonymes ?
— Jamais. J'aurais bien eu trop peur de l'inquiéter. Je n'ai parlé de mes états d'âme à personne. Encore moins à mon père.
— Et bien, monsieur Georges Clément du Roche de La Feuillette, les nuages s'éclaircissent, bien que je ne me risque pas à dire que le danger soit derrière nous ! Depuis combien de jours n'avez-vous plus eu de nouvelles de mademoiselle Chantal ?
— Trois jours. Tout cela est affreux. Si mon père savait, M. Lenoir, il me renierait à tout jamais. Ce serait une telle honte sur notre famille, vous comprenez ?
— Monsieur l'ambassadeur, Hector Marcellus du Roche de La Feuillette, votre père, ne vous a pas encore renié et ne le fera pas. C'est lui qui m'a chargé de mener à bien cette délicate affaire. Votre père sait tout, monsieur. C'est de lui que je tiens tous les détails concernant votre problème. Votre père vous aime. Il ne veut pas que vous soyez malheureux. Moi non plus. Cette lettre me trouble et pourtant... Pourquoi mademoiselle Chantal de Ganthier vous a-t-elle écrit sur la page de garde d'un livre, in-octavo, sans filigrane ? Hum ! Je vois mal une aristocrate écrire de pareille façon. Si votre promise est une aristocrate...
— Elle en est une, M. Lenoir, je ne vous permets pas d'en douter !
— Depuis le début de cette affaire, Monsieur de La Feuillette, je sais pertinemment que Mademoiselle Chantal de Ganthier n'est pas noble pour un cent. Je me suis renseigné sur le nom Ganthier et j'ai trouvé que c'était une commune qui est située à 26 km à l'Est de Port-au-Prince. Elle est bornée, au Nord par la Commune de Thomazeau, au Sud par Fonds-Verrettes et Croix-des-Bouquets, à l'Est par la République Dominicaine.
« Mademoiselle Chantal de Ganthier est née dans la commune de Ganthier où son père, d'origine française, s'est attribué le nom de la commune, le titre de Comte ainsi qu'une particule. Personne ne pouvait vérifier si Philippe de Ganthier était bien son véritable nom et s'il était nobiliaire. Dès sa naissance, la petite Chantal s'est tout de suite sentie supérieure aux autres à cause de la gloriole dont s'était entouré son père. Bien que tous les détails aient une importance dans une enquête, il est de bon ton de savoir s'arrêter.
« Il y a cinq ans, lors d'un voyage à Port-au-Prince, un homme fait la connaissance de votre père qui porte le nom de la commune voisine. La particule ne le surprend nullement, étant donné qu'il y a beaucoup de fausses noblesses ou, si vous préférez, de noblesses de fantaisie. Le véritable nom du soi-disant comte Philippe de Ganthier est Philippe Quintin. Il est né à Cherbourg. À Port-au-Prince, Ganthier réalise des affaires florissantes qu'il poursuit dans la commune dont il a pris le nom.
« Après un laps de temps, il décide de regagner la France. En France personne ne vérifie si Philippe de Ganthier est bien son véritable nom et s'il est nobiliaire. Même scénario qu'à Port-au-Prince. Il s'installe en Basse-Normandie. C'est un nouveau venu et comme la plupart des documents officiels ont été détruits dans les mairies lors du débarquement, c'est avec de nouveaux papiers qu'il redémarre non loin de la commune de St-Joseph.
« Il y découvre un château en ruine qu'il achète et fait restaurer avec superbe. C'est le Comte, avec majuscule, de l'endroit. On aime Chantal. On l'estime. On recherche sa compagnie et, chose curieuse, il n'en est pas beaucoup qui recherchent celle de Philippe de Ganthier.
« Il n'est pas difficile de découvrir la raison de l'éloignement qui s'établit entre les petites gens et le comte. Ce dernier — fausse noblesse se fait sentir — est un parvenu. Les habitants des fermes des alentours et ceux de St-Joseph ne s'y trompent pas. En revanche, Chantal éblouit par sa grâce, sa joliesse et sa bonté. Elle raconte sa jeunesse, ses camarades de classes, ses randonnées ; elle parle du climat sec et de tous les moments agréables qu'elle a vécus dans ces pays où jamais il ne pleut...
« Personne encore ne s'étonne qu'elle porte le nom de la commune où elle a passé son enfance et son adolescence, jusqu'au jour où un certain Corantin Maupas, dont le père était à Avranches en 1944 pour défendre la France contre l'envahisseur, a entendu dire par ce dernier qu'il avait rencontré un homme qui répondait au nom de Pierre-Louis Quintin, demeurant à Cherbourg. La jeune fille parle sans s'apercevoir que le faux châtelain et comte tremble d'être découvert...
« Si une grande partie des archives ont été détruites lors de la libération, je me suis malgré tout renseigné auprès des fichiers de Cherbourg pour vérifier s'il avait bien existé un certain Pierre-Louis Quintin. On me répond que la famille Quintin a été disséminée lors de la guerre. La mère est morte en couches, le père n'a jamais su qu'il avait eu un fils, parce que ce père est mort à Utah Beach aux côtés de Maupas qui avait renvoyé sa plaque matricule ; ce fils a été déclaré à la Mairie par une voisine, Mme Simon, qui l'a élevé comme s'il était son propre fils ; grâce à cette dame Simon, Philippe Quintin aurait suivi les cours du Lycée Alexis de Tocqueville. Le jeune homme fréquentait une jeune fille très convenable du nom d'Anne Durieux ; les jeunes gens devaient disparaitre le même jour pour une destination connue d'eux seuls...
« Madame Simon est toujours en vie et m'a déclaré que, le jour de leur disparition, les jeunes gens s'amusaient sur la place de l'église. La jeune fille semblait pousser, comme lors d'un jeu, des cris inarticulés qui ressemblaient à des appels au secours et elle agitait les mains. On aurait pourtant juré qu'elle s'amusait. Ensuite, ils auraient disparus soudainement. Ce fut après une bonne heure que madame Simon chercha en vain Philippe et c'est seulement à cet instant qu'affolée elle prévînt la force de l'Ordre.
« Je me suis rendu au château du faux comte Ganthier pour y palper l'atmosphère, y sentir les odeurs dans lesquels Mlle Chantal vivait. Je me suis présenté comme étant mandaté par Chefs-d'œuvres en péril. J'ai argüé être venu afin de féliciter le propriétaire du château pour la restauration d'une bâtisse que l'on avait condamnée et qui devait être rasée. Le fameux comte fut offusqué par mes paroles, soulignant que le château appartenait à son grand-père et que, s'ils n'avaient pas été détruits par la guerre comme la plus grande partie du château, les documents sur l'authenticité du bien en eussent répondus...
« Je ne lui ai pas dit que les documents sur l'authenticité du titre de propriété du château n'avaient pas été détruits. Qu'ils ne fussent plus conformes à ceux établis à présent, certes, mais les anciens titres de propriété existent toujours. Je me suis à ce point renseigné sur ce château que j'ai appris toute la lignée des ducs de Rouget-Lambert-Signons : les vrais propriétaires du château. Le dernier descendant du nom est mort à La Légion étrangère...
« Ce jour en question, une ombre apparut à une croisée et Philippe de Ganthier fit signe à sa fille de venir nous rejoindre. Elle s'avança légère comme une plume et s'inclina légèrement pour me saluer sans mot dire. Elle avait les yeux rougis par la fatigue et le teint pâle d'une jeune femme qui a besoin d'un grand repos. Bref ! On eût dit qu'elle avait pressenti quelque chose de louche en ma présence. Depuis qu'ils étaient revenus de Ganthier, personne, à part Corantin Maupas, n'était venu les saluer ; la jeune fille ne donnait aucun bal ; lorsqu'elle parlait de sa mère, son père affirmait qu'elle était morte des fièvres à Port-au-Prince et l'absence de photographies de la mère de Chantal m'avait tout de suite rendu mal à l'aise...
« Nous parlâmes de choses et d'autres. Il ne fut pas mention de la commune de Ganthier, si on venait à toucher un sujet brulant, mais de Port-au-Prince. Je quittai mes hôtes avec la certitude d'en avoir beaucoup appris, surtout quand le comte effleura les journées de sa fille, son gout pour la lecture et l'écriture, ses penchants pour toutes connaissances ! Si son écriture est à ce point remarquable, comment expliquer qu'elle vous ait écrit une lettre alors qu'elle avait les mains sales ?
« Quand je rentrai de Normandie par le train, votre père m'attendait à la gare St- Lazare, avec quelque inquiétude. Je lui racontai par le détail ce que j'avais appris un peu trop vite et lui laissai entendre que je savais déjà ce que l'on ne m'avait pas dit tout au long de cette journée.
— Votre voyage en Normandie, le fait que Ganthier ne soit pas le nom réel du père de Mlle Chantal nous éloigne quelque peu de l'affaire qui nous occupe, dit Marchand. Si tout cela est vrai et que Quintin soit comte ou duc et qu'il ait acheté un château en Basse-Normandie ne va pas résoudre les problèmes de monsieur de La Feuillette !
— Pourquoi pas, mon ami ? Quintin a reçu une excellente éducation à Cherbourg, auprès de madame Simon. Il fait la connaissance d'Anne Durieux. Il l'a convint de partir avec lui et il lui promet le mariage. Quand ils partent, c'est en bateau. Il a fait croire à Anne qu'il a des économies, ce qui est faux. Sur le bateau, il devient vite l'ami des hommes du bord et le commandant désire avoir un coup de main gratuite. Que va-t-il dire à Anne ? Qu'il est vraiment sans ressources ? Le commandant et les hommes du bord, ravis, entre parenthèses, de jouer une bonne blague à une jeune femme, lui disent qu'il est un homme d'une grande valeur et ils lui demandent la permission de profiter des connaissances de son fiancé pendant quelques temps dans la cabine de pilotage.
« Seulement, pour gagner l'argent de son voyage jusqu'à Haïti, le commandant l'obligea à faire le zouave et à mendier parmi la haute bourgeoisie. C'est ainsi que sont arrivées toutes ses aventures. En mendiant pour payer son voyage, il se déguisait pour ne pas être reconnu d'Anne. Comme il avait des dons d'acteurs, il avait les secrets du maquillage. Il pouvait en tirer parti. Il se grimait le visage pour avoir l'air aussi pitoyable que possible et se cachait l'œil droit avec un bandeau noir, comme dans les films de pirates.
« Ensuite, avec une perruque plutôt noire de saletés que blanche, il commençait sa journée. Comme ces journées lui rapportaient de grosses sommes, il décida, une fois arrivé à Port-au-Prince, de continuer à gagner sa vie de cette façon. En mettant un peu de peinture sur son visage, il comprit qu'il pouvait gagner en un jour ce que d'autres gagnaient en une semaine en réalisant un travail ardu.
« La lutte entre sa fierté et l'argent ne fut pas longue. L'appât du gain l'emporta. Arrivé à Port-au-Prince, il continua à se procurer de l'argent de cette façon de telle sorte que, lorsqu'Anne lui donnât Chantal, sa fille ne manquât de rien. Jours après jours, il partait « travailler chez un homme qui avait découvert en lui un génie » disait-il avant de partir. On était bien obligé de le croire, lorsqu'il revenait le portefeuille bourré de billets de banque.
« Un seul homme connaissait son secret. C'était le tenancier d'un bouge sinistre où il se changeait tous les soirs pour rejoindre sa famille et s'y transformer en un monsieur de la ville bien habillé. Cet individu — le Chinois du Pigalle d'Or, aujourd'hui —, était largement payé pour sa collaboration, si bien qu'il était certain qu'avec lui son secret ne craignait rien.
« Lorsqu'il dit qu'Anne est morte des fièvres à Port-au-Prince, c'est exact. Anne Durieux n'a pas connu la commune de Ganthier. Elle a toujours eu de lui une admiration sans bornes et a également vu en lui un travailleur acharné et non un mendiant. Mais, aujourd'hui, si un mendiant ne saurait pas gagner autant d'argent que Philippe Quintin, dans notre ville de Paris, il faut avouer que son génie pour le maquillage et une facilité de répartie furent ses deux atouts.
« À mesure que sa richesse croissait, il devint plus ambitieux, acheta un palais à Ganthier et se fit nommer Comte de la commune. Il n'était pas marié avec Anne et ne se maria jamais. À mon avis, sa conduite amoureuse fut comme la chanson de Gainsbourg : « Avec d'autres bien sûr je m'abandonne, mais leur chanson est monotone, et peu à peu je m'indiffère, à cela il n'est rien à faire... » Une devise. Personne ne soupçonna jamais sa véritable occupation.
« Depuis leur retour en France, l'existence est devenue différente pour tous, sauf pour Philippe Quintin. Sa fille est tombée amoureuse du fils d'un ambassadeur. Elle commence à se droguer. Monsieur de La Feuillette paie tout ce que le Chinois demande. Comme il a été dépendant de l'argent facile à gagner, Quintin s'aperçoit que sa fille est devenue dépendante de la drogue.
« Le Chinois est un homme puissant à Paris. Il faut le convaincre de laisser Chantal tranquille. Quintin connait le chemin de la mort où s'entassent les cadavres des bavards et de ceux qui ne payent pas. Philippe de Ganthier déclare la guerre au Chinois. Il ne faut pas que sa fille finisse là-dessous. Le Chinois est payé doublement : par vous, monsieur, et par Philippe Quintin. Aucun des deux ne sait ce que fait l'autre !
« Chantal croise assez souvent son père sur la place et se moque de ce loqueteux qui lui tend la main. Un jour, il lui a tendu la main et elle a craché dessus ! La jeune Chantal ne sait toujours rien et ne saura jamais comment son père est devenu riche.
« J'espère, Monsieur Georges Clément du Roche de La Feuillette, que vous rendrez Mademoiselle de Ganthier très heureuse et que vous nous ferez de beaux enfants. Mon ami Marchand, au début de cette affaire, m'avait demandé pourquoi j'étais dans ce bouge. Je lui avais répondu : « — Pour y chercher un ennemi ! »
— C'était le Chinois ? demanda Marchand. Je vais l'arrêter de ce pas.
Le mobile de Lenoir grésilla. Il vit le marchand de gui parler dans ses fleurs. Lorsque la communication fut finie, Jeannot Lenoir ironisa envers Lucien Marchand :
— Restez assis, mon cher ami, il parait que Norbert est revenu au Pigalle d'Or. Il vient de prévenir mon fleuriste que le Chinois vient d'être suicidé et personne ne sait par qui...Vous avez une idée de ceux qui ont pu faire ça, Monsieur de La Feuillette ?
— Encore une affaire entre gens du milieu, comme on dit, répondit de La Feuillette.
— Pas du tout. C'est votre beau-père qui a exécuté ce forban. Au fait, je m'arrangerai pour faire en sorte que Mlle Chantal soit anoblie comme il se doit, sans qu'elle sache la vie tumultueuse de son père. Vous seul et lui serez au courant de tout.
— Comment pourriez-vous faire pour anoblir quelqu'un qui n'a aucune qualité pour l'être, Lenoir ? demanda Marchand.
— Il se fait que j'ai pas mal d'amis qui peuvent m'obliger quand je formulerai ce souhait ; il suffira de l'obtenir par décret en Conseil d'État, afin de relever le nom de cette famille. Vous savez tout comme moi, Marchand, qu'il est dans notre beau pays de France beaucoup de gens qui prétendent être une branche naturelle d'une célèbre famille, alors qu'aucune preuve de lien de parenté n'existe.
— Vous pensez...
— À personne en particulier, je vais me coucher. Je vous conseille d'en faire autant ainsi qu'à ce jeune homme. Autre chose, monsieur de La Feuillette : si vous rencontrez Mlle Chantal, ne lui parlez pas de cette lettre manuscrite...
— Pourquoi ?
— Votre beau-père a exécuté ce forban, c'est une bonne affaire, et l’ex- commissaire Marchand demandera aux stupéfiants de conclure cette enquête passionnante, il a encore des contacts dans la maison pointue.. Quant à cette lettre, écrite sur la page de garde d'un livre, n'avez-vous pas encore compris que c'était Philippe Quintin qui vous l'avait adressée ?
Tout le monde sortit sans être changé en passoire. Marchand dit malgré tout :
— C'est pourtant vrai que c'était une affaire toute simple. Une dernière question, Lenoir, avant de nous quitter : qui était l'homme mystérieux qui, au début de votre enquête, a traversé la place Blanche avec un caddie ?
Lenoir fixa son ami Marchand intensément, sans rire, plutôt furieux d'une telle incompréhension.
— Ne me dites pas que c'était Philippe Quintin ?
Jeannot Lenoir haussa les épaules et dirigea ses pas vers la station de taxis. Quelle heure était-il encore ? Il n'avait pu le dire avec certitude.
*
* *
— Bientôt, dit Lucien Marchand, ce sont les vacances, mon cher Lenoir. Croyez-vous que ces vacum - le vide en latin - nous procurerons une affaire analogue à celle de la Saint-Sylvestre ?
— Je ne me permettrais pas de vous répondre par la négative, mon cher, et, je me garderai bien de prévoir l'avenir, tellement il est incertain. Remplissez-nous donc deux verres à dégustation de ce délicieux calvados que j'ai reçu de Valognes voici deux jours et passez-moi mon pot à tabac, celui de ma blague est trop sec.
Christian Jean Collard,-





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