Le contenu de presque tous les quotidiens d’aujourd’hui parle de cette actualité, comme s’il s’agissait d’un phénomène récent, se limitant à certains écrivains dont je ne puis citer les noms tellement la liste en est importante.
Avant de commencer cette note, pour votre honneur et pour le mien, je tiens à vous signaler la source qui m’a permise de rédiger cet article
Je trouve l’explication du mot « plagiat » assez bien menée dans le livre « Au bonheur des mots » de Claude Gagnière, France Loisirs, pp.575-585, avec la permission des Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1989, IBN 2-7242-6113-5. Malheureusement, je ne possède que cet ouvrage-là et, selon Google, il n’est plus disponible !
Je ne cite dans les lignes suivantes que certains épisodes qui marquent dans la « littérature » une différence entre des époques bien distinctes.
Voici donc ce qu’il nous faut retenir au sujet du mot « plagiat ».
Éditions France Loisirs :
Disons-le tout net : depuis que le monde est monde, tout le monde copie sur tout le monde. Copie, recopie, imite, pastiche, emprunte, pique, s’inspire, vole, pille, pompe ou plagie.
Térence l’affirmait déjà, un siècle et demi avant notre ère : « Rien n’est dit qui n’aie été dit. »
Rien non plus n’autorise à croire qu’il ait pu, depuis, en être autrement. Jean Giraudoux est on ne peut plus clair : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. »
Plagiat, ce mot venu de l’Antiquité serait donc, si l’on se réfère à son étymologie, aussi vieux que la chose.
Chez les Romains on surnommait plagiaire celui qui était condamné au fouet pour avoir vendu ou acheté comme esclaves des personnes qu’il savait être de condition libre. D’une manière générale, le plagiaire était celui qui s’emparait des esclaves d’autrui. Le mot latin plagiarius proviendrait, selon les dictionnaires, soit du mot grec plagoc (fourbe – hypocrite), soit du radical latin plaga (plaie – coup).
Martial employa cette métaphore afin de flétrir l’auteur qui s’approprie les pensées d’un autre, s’exposant ainsi au fouet de l’opinion publique. Étonnante carrière que celle de ce mot de plagiat qui, à deux millénaires de distance, assimile le vol d’une œuvre écrite au rapt d’un esclave ! Quel autre rapport peut-il exister entre ces deux délits si ce n’est un préjudice commercial ou financier causé par la victime ?
Au voleur !
⌘ Jusqu’à ce que Beaumarchais ait inventé la Société des auteurs, n’importe qui pouvait impunément s’attribuer l’œuvre d’autrui. De nos jours, le principe juridique de la protection de la propriété littéraire est le suivant :
1. La loi ne condamne pas le plagiat en lui-même dans la mesure où les idées sont dans l’air et appartiennent à tout le monde.
2. La propriété littéraire ne commence qu’avec la matérialisation de ces idées, c’est-à-dire la forme sous laquelle elles sont reproduites.
3. Lorsqu’il est possible de démontrer qu’il y a similitude ou ressemblance d’écriture, on se trouve alors dans le domaine de la contrefaçon qui, elle, est un délit, juridiquement répréhensible.
⌘ Historiquement, le plagiat s’est toujours pratiqué et les auteurs qui, dans leurs œuvres, en flétrissent le principe avec le plus de rigueur, se trouvent rarement à l’abri eux-mêmes d’une telle accusation.
Même les plus grands écrivains se sont rendus coupables d’emprunts littéraires.
§ Virgile a copié quelques vers sur l’œuvre du poète Quintus Ennius.
§ Shakespeare a utilisé de vieux canevas de drames.
§ Molière s’est inspiré des comédies de Plaute et de Térence et La Fontaine des Fables d’Ésope.
§ Corneille et Racine ont porté sur la scène française les thèmes des tragédies grecques ou latines.
Mais il serait difficile, en pareil cas, de crier au plagiat : l’œuvre qui a servi de point de départ se trouve recomposée, magnifiée, transformée par le talent d’un grand auteur qui l’a rendue méconnaissable.
Pour réaliser ce que La Fontaine, par exemple, a apporté à l’œuvre d’Ésope, il suffit de comparer n’importe laquelle des Fables du Français à la traduction de celle qu’avait composée le Grec sur le même thème. L’austère leçon de morale aux intentions appuyées est devenue, par la magie des vers de La Fontaine, une comédie animale, toute de grâce et de légèreté et d’autant plus efficace sur le plan de la morale qu’elle chante plus longtemps dans nos mémoires.
Le terme de plagiat doit être réservé de préférence à la similitude de formulation. On pourrait, sur le sujet, remplir une bibliothèque dont chaque volume nous transporterait de surprise en stupéfaction.
Sur les quelques échantillons ci-dessous vous pourrez avoir une idée de l’universalité du plagiat.
⌘Un certain Jean Mairet, auteur dont le nom est rarement cité aujourd’hui, eut l’honneur insigne de collaborer à une pièce de Corneille. Involontairement, cela va de soi ! Dans sa tragédie Sopbonisbe (1634), Mairet avait placé ces deux vers :
Rome, Rome, l’objet de mon ressentiment,
Rome à qui vient ton bras d’immoler mon amant…
À un mot près, ces vers se retrouvèrent dans la bouche de Corneille au 4e acte d’Horace, tragédie que Corneille écrivit en 640 :
Rome l’unique objet de mon ressentiment
Rome à qui vient ton bras d’immoler les amants…
⌘ Mademoiselle de Calages avait écrit une tragédie en cinq actes, Judith, dont on ne parlerait plus guère s’il ne s’y trouvait ces deux vers.
Qu’un soin bien différent l’agite et le dévore
Il se cherche lui-même et ne se trouve plus…
Ces alexandrins durent plaire au grand Racine puisqu’il ne dédaigna pas de les incorporer dans sa Phèdre. Mais il le fit avec habileté, c’est-à-dire en les séparant On trouve à l’acte II, scène 5, de Phèdre :
Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore…
et, au même acte, mais à la scène 2, on avait pu noter :
Maintenant, je me cherche et ne me trouve plus.
⌘ Avant d’être le héros d’une pièce d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac avait été un écrivain aux multiples talents : philosophe, essayiste, soldat et esprit curieux, il a même écrit une tragédie et une comédie fort drôle, Le Pédant joué (1645). C’est dans cette pièce qu’on trouve la scène :
« Que diable aller faire dans la galère d’un Turc ? d’un Turc ! »
Molière, dans Les Fourberies de Scapin (1671) acte II, scène 7, a repris cette phrase devenue proverbiale.
Géronte répète sept fois au cours de la même scène :
« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
⌘ Voltaire eut, vis-à-vis du plagiat, une attitude équivoque. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit ainsi : « Quand un auteur vend les pensées d’un autre pour les siennes, le larcin s’appelle plagiat. » En revanche, dans ses Lettres philosophiques, il justifie le plagiat : « Presque tout est imitation […]. Il en est des livres comme du feu dans nos foyers : on va prendre ce feu chez son voisin, on l’allume chez soi, on le communique à d’autres et il appartient à tous. » Sans doute, Voltaire était-il souvent démuni d’allumettes si l’on en juge par les deux exemples qui suivent :
§ Voici d’abord un quatrain de La Motte-Houdar (1672-1731) :
On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable
Est une mort insupportable.
Cesser de vivre, ce n’est rien.
L’idée plut à Voltaire sans doute puisqu’il la prit ainsi :
On meurt deux fois en ce bas monde :
La première en perdant les faveurs de Vénus.
Peu m’importe de la seconde :
C’est un bien quand on n’aime plus.
§ C’est le même Verlaine qui, pour justifier ses emprunts, écrivait : « Il y a de la grâce à bien cueillir les roses. » Voire ! mais que dire lorsqu’il annexe le jardin tout entier ?
Pour vous permettre d’apprécier le procédé, voici un quatrain et deux tercets d’un sonnet de François Maynard (1582-1646) :
Par vos humeurs, l’État est gouverné
Vos seuls avis font le calme et l’orage,
Et vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour dans mon petit village […].
Je suis heureux de vieillir sans emploi,
De me cacher, de vivre tout à moi,
D’avoir dompté la crainte et l’espérance.
Et si le ciel qui me traite si bien,
Avait pitié de vous et de la France
Votre bonheur serait égal au mien.
Place maintenant au talent, parfois si original, de M. de Voltaire !
Par votre humeur, le monde est gouverné
Vos volontés font le calme et l’orage ;
Vous vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour au fond de mon village
Mais, n’est-ce rien que d’être tout à soi,
D’être sans soins, de vieillir sans emploi,
D’avoir dompté la crainte et l’espérance ?
Ah ! Si le Ciel qui me traite si bien,
Avait pitié de vous et de la France,
Votre bonheur serait égal au mien.
Étaient-elles indispensables au génie du grand Voltaire ces misérables manœuvres de récupération ?
⌘ Alfred de Musset n’admettait pas, mais alors pas du tout, le plagiat. Il l’a fait savoir dans deux vers de La Coupe et les Lèvres :
Je hais comme la mort l’état de plagiaire :
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.
Jules Renard l’a écrit dans son Journal, à propos d’un autre auteur, en parodiant précisément le vers de Musset : « Son verre n’est peut-être pas grand, mais il boit dans celui des autres ! »
⌘ On pourrait multiplier les exemples :
§ La Graziella de Lamartine n’est qu’une copie de La Nisida du comte Auguste de Forbin.
§ Alfred Jarry a emprunté une partie de son Ubu roi (1896) à un texte rédigé dix ans auparavant par des potaches de sa classe.
§ Le père Dumas a trouvé son bonheur chez Schiller et chez Walter Scott à qui il n’a pas hésité à prendre des scènes entières.
§ Edmond About ne se donna que la peine de traduire de l’italien un petit livre où étaient publiées des lettres de Vittoria Savorelli qui lui fournirent le sujet et les belles pages de son roman Tolla (1855).
§ Léonard Arétin (Bruni d’Arezzo) publia sous son nom une monumentale Histoire des Goths en 4 volumes. On découvrit après sa mort, en 1444, qu’il n’avait fait que transcrire du grec le manuscrit de l’historien Procope.
⌘ Il se trouve pourtant des auteurs pour défendre le plagiat :
Benjamin Constant a écrit :
« Les idées sont la propriété commune de tout le monde et il n’y a plus que les auteurs de vaudeville qui réclament la plagiat. »
Et L’Autréamont : « Le plagiat est nécessaire, le progrès l’implique, il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par une idée juste (…) La poésie doit être faite par tous, non par un. »
Plagiaire… et aujourd’hui
Le plagiat, de nos jours, se porte pas trop mal. La phrase de Chamfort est aussi actuelle à notre époque qu’elle l’était au XVIIIe siècle. « La plupart des livres d’à présent ont l’air d’avoir été faits en un jour avec des livres lus de la veille. »
Un auteur américain Wilson Mizner (1876-1933) précise avec humour : « Copier sur un, c’est du plagiat. Copier sur deux, c’est de la recherche ! »
§ Lorsque Jacques Attali publia en 1982 un essai intitulé Histoire du temps, quelques lecteurs perspicaces crurent reconnaître, mélangées à la prose de l’auteur et sans guillemets destinés à signaler l’emprunt, des phrases àl’aspect familier. Vérification faite, il s’agissait bien d’extraits d’œuvres d’auteurs célèbres. Comme Jacques Attali était l’un des conseillers du président de la République (François Mitterrand), le plagiat –– aussitôt reconnu de bonne grâce –– prit un tour politique. Le Tout-Paris s’en amusa beaucoup –– c’est-à-dire trois semaines !
Ce qui prouve qu’après tout, le plagiat est exclusivement une affaire de guillemets.
§ Il ne se passe pas d’année sans qu’une affaire de plagiat –– réel ou supposé –– ne vienne défrayer la chronique. Tour à tour, Bernard-Henri Lévy pour son premier roman Le Diable en tête et Tabar Ben Jelloun pour La Nuit sacrée, le roman qui lui valut le prix Goncourt, durent aller défendre en justice leur honneur attaqué et l’originalité de leur inspiration face aux accusations d’inconnues qui croyaient avoir reconnu dans ces œuvres célèbres quelques emprunts à leur pactole. Elles furent déboutées l’une et l’autre.
§ Blaise Cendrars, que le journal Paris-Soir avait envoyé en reportage à Hollywood en 1936, en rapporta de bien savoureuses anecdotes.
Lorsque sortit le film à grand spectacle intitulé Le Roi des rois que Cecil B. De Mills avait tiré de la Bible, une illuminée, nommée Miss Suratt, assigna en justice le metteur en scène ainsi que la Paramount sous l’inculpation de plagiat.
Imperturbable, le juge américain déclara que l’action serait recevable aussitôt que la plaignante aurait fait la preuve qu’elle était bien l’auteur de la Bible.
Bien qu’il y eût certainement encore beaucoup de choses à dire depuis la parution du livre de Claude Gagnière, je terminerai ici la splendide prose de l’auteur qui, au sujet du plagiat à de différentes époques, nous a conté ce que nous ne savions pas ou si peu !
Comme notre époque change tous les jours, ses habitudes changent elles aussi à la vitesse de l’éclair ou de l'oubli et, il se peut que demain, à la Une de votre quotidien habituel, vous lisiez qu’un nouvel écrivain a été « pris sur le fait de plagiat » ou que, à force d’efforts pour sauver sa réputation, tel autre écrivain ait réussi à laver le soufflet qu’il avait reçu au visage comme une tache indélébile à jamais !
Christian Jean Collard,-





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