Je traversai le jardin les bottes pleines de neige, il faisait froid, ce qui n'empêchait pas Noiraude de « faire son quart d'heure américain », comme nous disons, et de se rouler dans la neige avec délice, le museau en avant, ce que nous appelons « faire la charrue ».
Je rentrai du jardin et trouvai mon épouse à la cuisine toute disposée à mettre une casserole sur la nouvelle cuisinière à gaz ; ensuite, je me dirigeai vers la porte d'entrée où, après de grandes poignées de mains de la part des voisins, j'ouvris la boite aux lettres pour y prendre mon courrier. Je rentrai quelque peu étonné par le nom de l'expéditeur d'une lettre, un ancien camarade de classe.
Sa missive commençait comme suit :
Je ne voudrais pas vous importuner, mon Cher Christian, je ne résiste pas cependant à l'envie de vous faire partager les émotions que j'ai eues la veille de l’Épiphanie.
Voici...
Un vent glacial soufflait sur la solitude déserte de la nuit. Au-dessus du coteau, une brillante étoile scintillait, pareille à ces astres de clinquant que l'on accroche au sommet des arbres de Noël. L'air résonnait au moindre bruit, mais, dans notre douillette petite maison, il faisait bon à la chaleur de l'âtre. On avait débarrassé la table des reliefs du diner et je m'accordais la détente d'une cigarette lorsque Marc, notre jeune fils, descendit l'escalier — une véritable apparition dans sa longue robe de nuit blanche, avec un mantelet de coton écarlate qui lui couvrait les épaules.
Il tenait d'une main une grande couronne de carton doré ; de l'autre, il balançait un encensoir et était chaussé de minces babouches qui faisaient « floc » à chacun de ses pas.
― Grands dieux ! Qu'est-ce que c'est ? m'écriai-je.
Ma femme examina notre bambin avec une attention pleine d'un tendre intérêt.
― C'est un des rois mages, voyons ! expliqua-t-elle.
En même temps, son regard me rappela impérieusement que j'avais promis de le conduire à son école dans le centre de la ville voisine assez tôt pour qu'il pût tenir son rôle dans la représentation de l’Épiphanie que les élèves donnaient ce soir-là. Je frissonnai en pensant au froid qu'il faisait dehors. J'enfilai un gros manteau et m'acheminai vers la voiture.
La batterie de ma BMW me jouait des tours, ces temps derniers, et il m'arrivait de devoir rouler longtemps afin de la recharger. Mais, ce jour-là, par un de ces caprices propres au génie fantaisiste de la mécanique, le moteur partit du premier coup. C'était là un tour du diable ! Nous n'étions pas même arrivés au croisement de la grand-route que la batterie poussait son dernier soupir.
Je jetai un coup d'oeil à Marc qui tenait sa couronne entre ses bras et regardait fixement la grande étoile qui scintillait au-dessus de la montagne. Nous nous trouvions à près de deux kilomètres et demi du village le plus proche de la ville. La route qui y conduisait passait à près de sept cent mètres de là.
J'avais beau regarder la voiture et taper dans les pneus, comme le font souvent les garagistes, j'enrageais ferme. Tout en réfléchissant à la situation, je fouillai dans mes poches à la recherche de mon portable et du numéro de « Touring secours ». Quand je levai les yeux, je vis mon Marc qui s'en allait à grands pas le long du chemin, relevant d'une main sa robe, de l'autre balançant l'encensoir, la haute couronne perchée de guingois sur sa tête. J'hésitai entre le fou rire et l'envie de le rappeler. Puis je jetai ma cigarette en attendant les secours. Après la visite de « Touring secours », qui m'avait d'ailleurs donné une nouvelle batterie gratuitement, je sautai dans la voiture, mais ne rattrapai Marc qu'à l'entrée du village.
― Tu n'aurais pas dû te sauver comme ça, grondai-je. Par ce froid !
― J'avais allumé le feu dans l'encensoir, dit-il. Je t'assure que j'avais chaud. En me guidant sur l'étoile, j'ai pris un raccourci qui mène à la ferme des Martin, puis descend tout droit en passant devant la maison neuve.
Un frisson me secoua.
― Tu aurais pu avoir les pieds gelés !
Nous arrivâmes à temps à l'école de la ville. Quand je vis Marc apparaitre, marchant d'un pas raidi sur ses pieds couverts d'entailles et d'engelures, quand je le vis s'agenouiller devant la crèche et réciter ses versets, je regrettai cette envie de rire qui m'avait saisi chez nous, après le diner. Ce sentiment se transforma bientôt en un malaise anxieux. Oui, j'en étais sûr, un motif plus impérieux que la parole donnée l'avait poussé, par cette nuit glaciale, vers la représentation sacrée où il devait tenir son rôle.
Sur le chemin du retour, Marc me montra l'endroit où débouchait le raccourci.
― C'est là qu'habitent les Martin, dit-il, et c'est là que Laurent est mort.
En passant devant la maison des Duval, je vis que les fenêtres étaient éclairées et cela me parut singulier. Depuis que Georges Duval était parti chercher une situation en rapport avec ses diplômes dans la capitale, la vieille grand-mère, qui avait perdu son plus jeune fils de la leucémie, s'était comme ratatinée. Un voile de tristesse pesait sur la maison. Pourtant, en ralentissant au passage, je pus voir à travers la fenêtre de la cuisine Joseph Duval converser avec sa femme et sa mère, tout en fumant sa pipe.
Le lendemain, la dernière fermière du voisinage vint nous rendre visite et nous apporter de la chair à saucisse et du vin. Elle se rendit à la cuisine où ma femme était occupée à surveiller les apprêts de la fête. J'entendis des rires et pris le chemin de la cuisine, car j'ai un faible pour les potins.
― Écoute un peu, me dit ma femme.
La Jeanne fixa sur moi un oeil brillant mais circonspect.
― Vous n'allez pas y croire non plus, dit-elle. C'est pourtant tout comme je vous le dis. Les gens, parfois, voient des choses et ils y croient pour de vrai.
― Qu'avez-vous donc vu ?
― Ce n'est pas moi, c'est la grand-mère Duval. La nuit dernière, comme elle avait ses idées noires, voilà qu'elle entend du bruit et elle regarde au-dehors. Y avait pas de lune, mais si vous vous rappelez, une belle nuit claire. Et, qu'est-ce qu'elle voit, vrai comme je vous le dis ? Un des rois mages de l'Évangile qui s'en venait par le coteau, une couronne d'or sur la tête et balançant un de ces vases qui répandent de la fumée...
J'échangeai un regard avec ma femme, mais, avant que j'aie pu parler, notre visiteuse reprit précipitamment :
― Attendez un peu avant de rire. Il y en a d'autres qui l'ont vu aussi ! Les Martin, vous savez, ceux qui ont perdu leur fils aîné ? Bon. Eh bien ! Les enfants ont d'abord entendu chanter : « Venez, chrétiens fidèles... » : vrai comme je vous le dis. Ils ont couru à la fenêtre et ils ont vu le roi mage qui marchait dans le chemin, à la lueur des étoiles, avec sa couronne d'or, sa robe et le pot à feu et tout !
La femme du fermier me jeta un regard de défi.
― Les vieilles gens et les enfants voient des choses que peut-être nous ne pouvons pas voir. Moi, tout ce que je peux dire, c'est que les Deleval et les Martin ne se sentent plus. La vieille grand-maman Martin était triste et terriblement seule avec la pensée de son fils mort, et les Deleval étaient tristes et terriblement seuls parce que c'était leur première Épiphanie sans Georges. Peut-être bien qu'ils étaient en train de prier, qui sait ? Peut-être que, pour vous, tout ça ne signifie rien, mais ce que je peux vous assurer, c'est que ça leur a fait fameusement du bien d'avoir vu ce qu'ils ont vu... et d'y croire !
Dans la cuisine calme et tiède, les regards des deux femmes cherchèrent le mien pensant sans doute se heurter à mon incrédulité. Quelle que fut leur attente, ce qu'elles lurent sur mon visage les surprit fort.
Je n avais pas eu de vision, hier, dans cette soirée précédant l’Épiphanie. Mais ce que j'avais vu était pour moi bien plus frappant qu'une apparition : un enfant, un tout petit garçon en chair et en os, mené par la promesse qu'il voulait tenir à tout prix et suivant, par un sentier de campagne absolument désert, l'étoile qui, des siècles plus tôt, avait guidé les rois mages vers Bethléem. Et ce n'était pas à moi de dénier le courage et la foi que j'avais vu briller dans les yeux de mon fils. C'est pourquoi je répondis, avec une conviction qui réjouit visiblement ces deux excellentes femmes, mais dut les sidérer dans les mêmes proportions.
― Oui, vous avez raison, je crois qu'au moment de Noël, Dieu est tout près de nous !
J'espère, mon cher Christian, que vous me pardonnerez la rédaction de faits qui, en somme, ne vous touchent d'aucune manière. Vous savez, ici, à la campagne, on raconte beaucoup de choses mais, croyez-moi, ça vous touche de vivre une telle histoire. Nous allons manger la galette des Rois ! Je vous remercie pour vos voeux de Noël et vous présente les miens pour cette nouvelle année.
C'était signé : Bernard de Sicla, député cdH du Rêve et de ses Bienfaits.
— Un véritable compagnon de route, ce Bernard ! dis-je alors que mon épouse, des gangs de cuisine autour des mains, me signalait que le déjeuner allait refroidir et me lançait : « Tu liras ça, tout à l’heure, en dégustant la galette ! »
Christian Jean Collard,-





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