Je me souviens du temps où j’étais pauvre. Comme si, maintenant, j’étais riche ! J’avais à peine dix ans, lorsque je compris que donner devait être un geste très important et qu’offrir un cadeau, c’était aussi son cœur que je devais offrir. À dix ans, mon argent de poche se limitait à quelques francs pour m’acheter des bonbons. Je ne me voyais pas offrir un cadeau à un membre de ma famille. Chez nous, un cadeau était une chose rare. Cette année-là, cependant, j’avais eu la chance de pouvoir gagner un peu d’argent, en accomplissant de menues tâches pour nos voisins.
Mon excitation croissait, quand je comptais les petits sous qui serviraient à offrir un présent à… à qui, en fait ? Des copains d’école primaire épargnaient semaines après semaines, afin d’acheter un cadeau pour la Fête des Mères. Ce jour-là était un jour exceptionnel à leurs yeux et, pour un certain nombre d’entre eux, il s’agissait du premier geste d’amour envers celle qui travaillait toute la journée à préparer les repas et à s’occuper de mon père et d'eux. Elle ne lavait plus le linge comme autrefois, dans de grandes bassines, et le donnait à laver et repasser dans les « Titres-Services », à telle enseigne qu’elle n’avait plus à se plaindre de la fatigue.
Malgré tout ce que lui apportait le progrès, ma mère ne souriait jamais, sauf quand elle se brulait. J’étais sa bête noire, je le savais depuis mes premiers pas, je n’étais pas celui qu’elle eût voulu choyer ; son amour était forcé, sa tendresse absente, sa confiance nulle et son dévouement défaillant.
–– Que vas-tu offrir à ta mère ? me demandaient mes camarades.
–– Je lui réserve une surprise, répondis-je.
–– Pourquoi ne dis-tu pas à ton père ce que c’est ? Comme ça, ta mère aura le plaisir d’y songer à l’avance ?
–– Je doute que mon cadeau lui fasse un grand plaisir, dis-je l’air ironique.
–– Les mères aiment toujours quand leurs enfants les gâtent ! Après tout, on n’a qu’une mère !
La phrase rituelle : « Dans la vie, on n’a qu’une mère ! » Et pire encore : « Des épouses, on en trouve tant qu’on veut sur le marché, une mère pas ! » Au son de leur voix, je devinais ce à quoi ils pensaient. Certains n’avaient jamais pu gâter leur mère. Ce jour dont je parle, pour certains, ce serait la première fois de leur vie qu’ils allaient offrir un cadeau à maman.
Pas moi ! J’avais remarqué, pendant les jours qui suivirent cette conversation, qu’ils prirent plaisir à flatter leur mère, à jouer au jeu de la surprise. Le visage de ces mamans tombées du Ciel, tout à coup, resplendissait ; on eût dit, pendant qu’elles se livraient aux travaux du ménage, que ces mères renaissaient à la vie. Enfin, on s’occupait d’elles ; toutes semblaient ne rien savoir et souriaient souvent, de telle sorte que mes petits camarades nageaient dans le bonheur.
J’entendais de-ci de-là : « J’ai trouvé ! » « Moi aussi ! » Tous toutes, sans doute, garderaient pour toujours le premier bonheur de leur mère le jour de cette fête. Jacqueline acheta un peigne orné de petites pierres brillantes qui avaient l’éclat du diamant. Deux autres partagèrent leurs économies, afin d’acheter une calandre à leur maman, un de mes copains réunit toutes les chansons de Tino Rossi.
Toutes les mères étaient réunies sur le seuil de leur porte, ivres de joie, lorsque la mienne me fusilla du regard comme pour dire : « Et toi ? »
–– Je fête mon père, moi, dis-je ayant compris cette question dans son regard, il travaille aussi et sans jamais se plaindre ! Tu n’auras pas un cadeau d’un fils que tu n’aimes pas !
Elle se mit à pleurer, quand je quittai tout ce monde ; je me souvins de la phrase de St-Ex : « On risque toujours de pleurer un peu, quand on n’a pas été apprivoisé ! »
Christian Jean Collard,-




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