Je m'animai :
—Fichez-moi la paix avec votre bonheur de taupes, votre bonheur d'imbéciles que satisfait votre esprit .Je vous dis, moi, que la misère humaine me ravage, que je la vois partout, avec des yeux aigus, que je la trouve où vous n'apercevez rien, vous qui marchez dans la rue avec la pensée de la fête de ce soir et de la fête de demain.
« Tenez, l'autre jour, à un jet de pierre, au milieu du public remuant et joyeux, j'ai vu passer soudain un être, un être innommable, une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, coiffée d'un chapeau noir, tout dépouillé de ses ornements anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis.
« Elle allait trainant ses pieds si péniblement que je ressentais au coeur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses pas. Une canne la soutenait. Elle passait sans voir personne, indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil ! Où allait-elle ? Vers quel taudis ? Elle portait dans un sachet GB, qui pendait au bout de son bras, quelque chose ! Quoi ? du pain ? oui, sans doute. Personne n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa chambre vers la grande surface la plus proche. Le premier boulanger était trop loin. Des heures à chercher dans les rayons ; un temps long de route pour aller et venir, de ce magasin à cette place où est « sa » maison de repos.
« Et quelle route douloureuse ! Quel chemin de la croix plus effroyable que celui du Christ ! Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait là-haut ! Quand y serait-elle ? Combien de repos haletants sur les marches, pour atteindre l'ascenseur menant au troisième étage. Tout le monde se retournait pour la regarder ! Dans la rue, on murmurait : « —Pauvre femme », puis on passait !
« Sa jupe, son haillon de jupe, trainait sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une pensée là-dedans ! Une pensée ? Non, mais une souffrance épouvantable, incessante, harcelante ! Oh ! la misère des vieux sans espoirs, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la mort devant eux, y pensez-vous ? Y pensez-vous aux vieux affamés des mansardes ? Pensez-vous aux larmes de ces yeux ternes qui furent brillants, émus et joyeux, jadis ?
« Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu'au coeur, accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes engluées de la boue des caniveaux ; et j'allais rentrer quand j'aperçus le médecin. Il avait été visiter les vieux de la maison de repos comme un présage de mort par ce jour sinistre.
« Les aides-soignantes, accoutumées pourtant à ces misères, répétaient d'une voix triste et résignée : « — Nous ne pouvons pourtant pas passer toutes nos nuits chez ces vieux ? Fichtre ! Regardez celles-là, elles vont passer ! Quand on pense qu'elles sont restées des années vives, promptes, sans se plaindre ou si peu. »
« Le vent chassait la pluie jusqu'aux fenêtres de la maison de repos, messieurs, et nous entrâmes. Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et de moisissure, d'hôpital et de cave nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un froid de marécage dans cette maison presque sans feu, sans vie, grise et sinistre.
« L'horloge égrenait des heures toutes pareilles ; la pluie tombait par des grandes rafales ; on entendait dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C'était la grande faucheuse qu'on respirait.
« Une vieille haletait, effrayante, les joues creuses, les yeux luisants, les cheveux mêlés. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se formaient à chaque respiration. La peau sur les os, elle serrait de ses deux mains les loques qui la couvraient ; et, dès qu'elle me vit, elle se tourna pour se cacher.
« Je la pris par les épaules et l'aide-soignante, la forçant à montrer sa gorge en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme du cuir. Elle respira mieux tout de suite, et but un peu. Soulevée sur un coude, sa voisine de table nous regardait.
« Elle balbutia : « — C'est fait ? » « — Oui, c'est fait. »
« Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu'elle sentait si proche, que ses enfants ne viennent point. J'intervins : «— Non, ma brave femme. J'attendrai que M. votre fils se présente. Son retard est compréhensible par ce temps ! »
« Je crus entendre le crissement des pneus d'une voiture sur les pavés humides et noirs. Je restais seul avec les deux mourantes. Et je m'assis, tendant les jambes. La pluie battait les vitres ; le vent secouait le toit, j'entendais l'haleine courte, dure, sifflante des femmes et le bruit des couverts qui s'entrechoquaient dans la salle à manger. La vie ! La vie ! qu'était-ce que cela ?
« Ces deux misérables ne mangeaient point, ne dormaient point ; elles avaient toujours travaillé comme des bêtes pour leurs enfants, souffert toutes les misères de la terre et allaient mourir ! Qu'avaient-elles fait ? Le père était mort, le fils était mort et on les abandonnait. Ces gueux pourtant passaient pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on estimait, de simples et honnêtes gens !
« Je regardais fumer mes souliers mouillés, et en moi entrait une joie inconnue, profonde et honteuse en comparant mon sort à celui de ces pauvres gens ! La plus âgée se remit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me devint intolérable ; il me déchirait comme une lime dont chaque coup mordait mon coeur. Dois-je vous décrire ma vision personnelle face à l'être de la mort, messieurs ?
J'allai vers elle : « — Voulez-vous boire ? » lui dis-je.
« Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un peu d'eau qui ne passa point. Enfin, restée plus calme, elle s'était retournée pour regarder autour d'elle ; et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa sur la peau comme le contact d'un monstre invisible. Où étais-je ? Je ne le savais plus ! Est-ce que je rêvais ? Quel cauchemar m'avait saisi ? Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient ? qu'on mourait ainsi ?
« Et, je regardais les coins sombres de cette maison de repos, comme si je m'étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme hideuse, innommable, effrayante. Celle qui guette la vie des hommes et les tue, les ronge, les écrase, les étrangle ; qui aime le sang rouge, les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les cheveux blancs et les décompositions.
« Les vies s'éteignaient d'un jour à l'autre. Je me levai, j'avais froid dans les reins. Au moins, j'espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des médecins autour de mon lit, et des médicaments sur les tables ! Ces femmes, ces hommes resteraient, peut-être encore longtemps ou peu, dans cette maison abandonnée à la douleur.
« J'entendis soudain le roulement d'une voiture ; des ambulanciers entraient, comme contents d'avoir trouvé de la besogne, sans étonnement devant cette misère. Je me sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre toujours les sifflements des gorges des vieux, courant vers mon appartement chaud, exempt de trouble et d'agitation et un bon diner.
Christian Jean Collard,-




