Aujourd'hui, il m'est de plus en plus difficile d'écrire. Le soir, je reste tard debout, à écouter du Verdi, tout en songeant aux affaires à résoudre le lendemain au bureau. Je fais passer Nabucco si souvent qu'il doit être un cauchemar pour mes voisins qui se prélassent dans leurs fauteuils en osier dans leur jardin.
Dire que je m'en moque serait excessif. Tout à l'heure, quand je suis rentré de Bruxelles, une pile de correspondance m'attendait et cette vision m'a découragé. Je suis sorti de la pièce enfumée par la cigarette de ma secrétaire, laquelle croyait que j'allais m'asseoir à ma table de travail, ouvrir une à une les enveloppes chamois ou américaines, et lui dicter les réponses.
— Bonsoir, monsieur, a-t-elle dit, je suis prête pour répondre à ce volumineux courrier. Et je ne vous parle pas des courriels...
— Nous verrons cela demain matin, ai-je murmuré. J'ai fini pour aujourd'hui. Je vous conseille de rentrer chez vous, votre mari ne supportera plus longtemps vos heures supplémentaires.
Elle s'appelle Manon. Je ne saurai dire si je l'ai engagée pour ses grandes capacités à travailler ou pour son prénom.
Je suis donc rentré. Armand, mon chauffeur, a rentré la voiture au garage. Je ne sais pas pour quelle raison j'ai baptisé Georges du prénom d'Armand. Sans doute parce qu'il y a trop de Georges. Mon bureau, ici, est un de ces vieux meubles qui me vient de mon père. Il lui avait couté 4000 euros, lors de son achat. Presque le bureau d'un ministre, comme disent mes connaissances. Pourtant, les ministres d'aujourd'hui ne possèdent plus ce genre de meuble vieux jeu, mais des tables modernes dans les grands buildings où ils œuvrent.
Quand je suis rentré, Dominique, ma femme, eût une expression figée sur son visage qui m'a fait peur. Je me suis approché d'elle et je l'ai embrassée. Il y a longtemps que cela ne nous était plus arrivé. Il est vrai que nous n'avons jamais échangé de baisers de cinéma. Je ne suis pas le jeune premier que toute femme attend à trouver sur sa route.
J'éprouvai un sentiment de solitude que je n'avais jamais connu jusqu'alors. Dominique ne fut pas étonnée de mon brusque élan de tendresse ; ceux qui vivent depuis longtemps ensemble ont appris à tout se dire sans paroles ; c'est justement pour cela que leurs rapports sont irremplaçables.
— Viens te coucher, éteins la lumière, a-t-elle grogné.
Dans le lit, je voulus me serrer contre elle ; je devinais son corps fort et sain, les battements robustes de son cœur ; j'ai poussé un soupir de découragement. Un moment plus tôt, lorsque je suis entré dans la chambre, le vis age de Dominique m'a rappelé celui de ma mère. Indifférent. Quand je vais voir ma mère, elle prend rarement part à nos conversations ; elle lit sa Bible, égraine son chapelet, assise dans son fauteuil en coin, et, peu à peu, les saintes Écritures lui tombent des mains.
Elle nous regarde comme pour dire : « Si j'étais chez vous, je m'en irais ! » Quand on l'observe ainsi, froidement, on devine avec un frisson qu'elle est morte déjà depuis longtemps. Comme ma femme. Peut-être est-ce dû au décès de mon père, un après-midi de décembre, alors qu'il gelait à pierre fendre. On aurait pu croire que les deux amoureux allaient vivre une retraite bien méritée ; la retraite de mon père, en fait, signifia sa mort.
J'ai l'impression que les femmes sont privilégiées, parce qu'elles ne peuvent jamais renoncer à leur activité ; avec la maison, les enfants, il n'y a jamais de repos, de retraite ; elles restent liées jusqu'à la fin à leurs vrais centres d'intérêt.
Aujourd'hui, le père de Manon est venu. J'avais pourtant insisté pour qu'il ne vînt pas quand je travaillais tard au bureau. Il est vrai que Carlo, depuis quelque temps, a toujours eu peur que je ne cherche des prétextes pour ne pas le recevoir, pour ne pas parler de mes activités et de notre couple. Ce matin, quand il a su que je ne pourrais pas dîner avec lui, il aurait dit à Dominique :
— Tu devrais choisir. Tu devrais au moins essayer de te défendre. Tu n'es même pas capable d'avoir cette force-là ? On dirait que tu es contente de te laisser broyer, manœuvrer, par ton homme. Pourquoi ne le quittes-tu pas ?
À Liège, c'était l'heure de la fermeture de ma petite maison d'Édition : « Les Éditions du Passage ». Un auteur ne fait que passer, d'où le nom de ma maison d'édition. J'entendais, comme dans un songe, les jeunes dactylos se hâter vers la porte en criant gaiement adieu aux huissiers, comme chaque jour, comme si elles partaient pour de longues vacances, alors qu'Armand et moi rentrions chez moi.
Dominique devait me dire plus tard que Carlo avait dit :
— Depuis que j'ai pris l'habitude de venir manger tous les jeudis et tous les dimanches, je ne peux plus m'en passer. Je suis resté seul pendant tant d'années. Peut-être attendais-je, sans le savoir, un miracle qui vînt briser ma solitude.
Il a pris mes mains, poursuivit Dominique, et m'a dit :
—Tu comprends ce que je veux dire, toi, n'est-ce pas ?
Je m'en moquais pas mal. On m'eut dit qu'il allait mourir à l'instant que cela ne m'aurait fait ni chaud ni froid. Dominique, je le savais, était désespérée ; je sentais qu'elle n'avait jamais aimé personne comme elle aimait ce vieux.
— Si seulement je pouvais vous comprendre, Carlo…, lui avait dit Dominique, en espérant que le ton de sa voix allait compenser sa défection.
Carlo, selon Dominique, était un homme qui avait toujours été bon. C'était, au vrai, un homme grand par la taille : il dépassait le mètre quatre vingt ; c'était l'homme faux par excellence qui n'avait aucun amis ; il disait qu'il avait été heureux en ménage, ce que je n'ai jamais cru ; avant de le rencontrer, il était toujours seul dans un coin et ne frayait personne ou, plus exactement, personne ne souhaitait être vu en sa compagnie.
On lui disait bonjour et, comme c'était un faux jeton, le monde se comportait de la même façon à son égard. Il s'était marié en Sicile et, soi-disant parce qu'une femme lui avait fait des propositions, il s'était expatrié et avait vécu et travaillé en Allemagne, avant de le faire en Belgique.
Sa seule passion était la danse. Et, si je comprends que l'on puisse avoir une passion (j'ai bien celle de l'écriture), je n'admets pas que l'on ordonne aux autres de la partager. Il était enchanté de tout. Il avait même déclaré un jour, au sujet de sa famille (il faut qu'elle le sache) : « Ce n'est pas dans sa famille qu'on est si bien ! »
Comme Dominique et moi n'avons pas de progéniture, il nous en a fait le reproche, un de ses jours de bonté. Tous ses sourires, toutes ses phrases tournaient autour de ses passions et de la hargne qu'il éprouvait envers ceux qui n'étaient pas de son avis.
Des imbéciles, quoi !
Dominique souriait, j'étais le seul à refuser de m'associer à l'euphorie générale. J'avais dit, à sa dernière visite, avec cet air de reproches qui me caractérise : « Le crétin ! »
Carlo avait pris congé, devait me dire plus tard Dominique, au début de soirée. Dominique avait voulu le retenir à dîner mais, il aurait tenu à s'en aller, après avoir dit : « Je ne tiens pas à ennuyer ton mari ! »
— Tu ne l'ennuies pas, Carlo, il attend toujours avec impatience le jour de ta venue ! avait rectifié Dominique.
— Soit ! Mais je sais ce que je dis… Au revoir ! Au revoir, ma petite !
— Il m'a embrassée, devait me dire Dominique, et m'a encore manifesté sa plus vive amitié avant de disparaître dans l'escalier. Il s'est retourné deux fois, m'a regardé rayonnant de satisfaction, comme épanoui.
On eut juré, aux propos de Dominique, que, à cause du refus de Carlo à Dîner, à cause de son départ précipité, quelque chose s'était brisé. Et, pourtant, je ne demandais pas à Dominique de renoncer à ses rendez-vous avec ce Nono de 82 ans qui lui apportait tant de joie ; à cause de lui, nous avons passé des jours auxquels nous ne nous attendions pas. Des jours de malheurs qui amenèrent notre divorce. Je soupçonnai Dominique de vouloir, de propos délibéré, m'empêcher d'être libre et content de mon sort. Sans personne dans les jambes. Je dis bien content, car personne n'est véritablement heureux.
Mais je me dis que faire le sacrifice de toute une vie pour satisfaire aux caprices d'un vieux Sicilien est de la folie. Recommencer à zéro est la seule façon pour moi d'être plus fort qu'eux et de les vaincre, non seulement aujourd'hui, mais pour toujours, en les condamnant à admirer une vie comme la mienne.
Christian Jean Collard,-
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