Robert Chevrier passa tout l'après-midi du samedi à travailler avec Isabelle Chabanne. Lorsqu'il l'avait déposée devant sa porte, elle lui avait dit, en sortant de voiture :
— Avez-vous le temps d'entrer quelques minutes, je souhaiterais vous présenter mon mari ?
Il lui était difficile de refuser et se trouva bientôt dans un petit salon, en présence d'un homme maigre, assis près d'un radiateur. À la manière dont il se leva pour lui serrer la main, Chevrier comprit qu'il était invalide. Il était bien plus âgé que sa femme et son teint blafard augmentait le malaise que l'on éprouvait à le voir.
— Je suis content que vous soyez venu, Maître Chevrier. Je souhaitais faire votre connaissance.
— Il était grand temps que je vienne m'excuser de retenir si souvent votre épouse après l'heure, monsieur Chabanne.
Il avait offert une cigarette à son hôte et le fit asseoir dans le fauteuil en cuir qui lui tendait les bras.
— Isabelle vous a peut-être expliqué que nous travaillons sur plusieurs sujets à la fois, hormis les plaidoiries habituelles au palais ?
— Oui, plus ou moins…
— Nous ne réussissons pas à convaincre certains qu'il est nécessaire à notre Étude de changer de look… Nous allons devoir nous donner encore plus davantage à nos tâches, car un dossier assez brûlant vient de refaire surface.
— L'Affaire Catala ? Isabelle m'a dit qu'un certain Bernard Chappuis tentait de mettre en difficulté un de vos meilleurs éléments en lui proposant de s'occuper de cette affaire ?
— Oui, c'est le genre d'avocat… Enfin…
Il y eut un silence.
— Isabelle m'a dit que n'étiez pas bien, reprit Chevrier. J'en suis navré…
— Ce n'est rien, répondit-il. Un petit passage à vide, Maître…
— Je peux vous dire que votre épouse nous rend de très grands services, que ce fut au point de vue purement juridique qu'administratif. Elle se démène comme si elle était la patronne…
Chabanne lui lança un regard rapide :
— Elle est merveilleuse en tout, dit-il, particulièrement quand elle s'occupe de moi.
Isabelle leva la tête et posa les yeux sur les deux hommes en rougissant.
— Vous êtes trop indulgents à mon égard, messieurs, dit-elle en souriant, cela mérite bien que je vous offre quelque chose à boire. Que puis-je vous servir, monsieur ?
— Maître, Isabelle, Maître…, dit mécontent de ce laisser-aller qu'il avait déjà remarqué entre sa femme et Chevrier.
— Je préfère que votre épouse m'appelle monsieur, dit Chevrier à l'intention de Chabanne. Voyez-vous, à l'Étude, aujourd'hui, un peu comme le rajeunissement des meubles, nous devons avoir un vocabulaire moins guindé que nos aînés.
— Que puis-je te servir, Paul-Antoine ?
— Une mirabelle, chérie…
— Et vous, Maître ?
C'était ironique à souhait. Elle avait d'ailleurs dit le titre de Chevrier en observant Chabanne comme on regarde un grand enfant.
— Un marc, si vous avez, mais ne vous mettez pas en frais pour moi, Isabelle, je prendrai une mirabelle comme monsieur Chabanne.
La conversation entre les deux hommes s'anima. Chevrier ne semblait pas tellement attiré par Paul-Antoine Chabanne. Il avait dû faire carrière dans un domaine où il en impressionnait plusieurs. Robert Chevrier crut remarquer en cet homme quelqu'un qui se complaisait dans la maladie. Outre cela, il lui paraissait anormal qu'une jeune et belle femme telle Isabelle pût être enchaînée à un invalide de vingt ans son aîné. En dépit de ces différentes pensées, la compagnie de Paul-Antoine Chabanne et de son épouse lui avait fait du bien. Chez elle, Isabelle était différente qu'à l'Étude. Elle était prévenante et enjouée, se montrait une très agréable maîtresse de maison. Quant à Paul-Antoine, on ne pouvait douter qu'il fût d'une intelligence exceptionnelle.
Au moment de prendre congé la conversation partit sur un autre sujet.
— Isabelle m'a dit que vous considérez comme une erreur d'avoir des enfants à notre époque, dit Chabanne.
— C'est une affaire d'opinion, répondit Chevrier.
— À cause des risques de guerre atomique ? À cause de tout ce qui s'est passé et se passe encore en Irak ? L'Iran vous fait peur ; l'Afghanistan vous angoisse ; le conflit israélo-palestinien vous interpelle, comme beaucoup de gens qui n'ont pas pu connaître, faute d'être né, son début qui fait référence au conflit qui oppose les Israéliens et les Palestiniens au Proche-Orient depuis 1948 mais qui commença en 1920 quand les nationalistes juifs et arabes commencèrent à s'affronter en Palestine mandataire…
« Tout ce qui divise le Proche-Orient, et spécialement la Palestine de État d'Israël, remonte à des années. Le conflit est à caractère principalement nationaliste et est étroitement lié au conflit israélo-arabe, mais inclut également une dimension religieuse importante entre les Israéliens, principalement juifs, et les arabes palestiniens à majorité musulmane.
« Il a provoqué à ce jour près de 100 000 victimes lors de 10 conflits d'envergure, d'opérations militaires ou armées, de massacres, d'attentats et d'assassinats. Le conflit est également à l'origine de l'exode de 700 000 Palestiniens et 800 000 Juifs après la guerre de 1948 et encore de 300 000 Palestiniens en 1967, ce qui a débouché sur la problématique des réfugiés palestiniens qui sont, aujourd'hui, près de 4 000 000.
« Initialement géré par les Britanniques, qui contrôlaient la Palestine dans le cadre d'un mandat de la SDN, le dossier a été transmis à l'ONU en 1947. Celle-ci a alors voté le Plan de Partage de la Palestine, ce qui a encore amplifié le conflit en le généralisant au monde arabe et de par les conséquences directes de la guerre qui suivit pour la nation palestinienne. Depuis, le conflit a fait l'objet de près d'une centaine de résolutions du Conseil de Sécurité et de l'Assemblée générale ainsi que de plusieurs tentatives de négociations et de conférence de Paix.
« Je ne veux paire d'Histoire, Maître Chevrier, ne pensez pas que je suis érudit, car tout le monde peut connaître ces détails en se branchant sur Wikipédia ou sur un autre site, mais songez donc que si le monde entier se méfiait de toutes ces guerres, il n'y aurait plus de paix possible dans nos famille… Vous souvenez-vous de la célèbre phrase : « Quand la Chine s'éveillera… » ? Alors ? Cela a-t-il empêché les hommes d'avoir des enfants, toutes ces guerres ? Vous avez eu peur de ne pas savoir faire face et peut-être, comme beaucoup d'autres, avez-vous pensé qu'il ne serait pas honnête de votre part de donner la vie à un enfant et ainsi d'en faire la chair à canons ?
— Oui, entre autres.
— Mais la vie n'a jamais été sans risques, Maître. Chaque génération a connu les siens. Pendant longtemps, on tenait pour une prouesse de maintenir en vie quatre enfants sur dix dans une même famille…
— Les familles ne devraient-elles pas mieux réfléchir, avant que d'avoir des enfants à n'en plus savoir que faire, au bonheur de leur progéniture ? Nous vivons en temps de crise, il n'est point besoin de le rappeler, et je déplore l'attitude de ces familles nombreuses. Beaucoup de couples ne réussissent pas à habiller décemment leurs enfants, sans oublier les frais scolaires, sans oublier les sports ou les cinémas où ces enfants veulent se rendre comme leurs amis de familles plus à l'aise, sans oublier tous les autres à côtés…
— Tout dépend du prix que l'on attache à l'existence. Si on lui reconnaît une certaine valeur, il me paraît valable d'avoir des enfants.
— Sans parler des guerres actuelles, monsieur Chabanne, même pour les voir brûler vifs dans l'explosion qui détruira le monde ?
— À supposer même que cela se produise, le fait d'exister et le parti que vous aurez tiré de votre existence n'auront pas été vains. Nous sommes liés au processus d'évolution. L'anéantissement de la matière n'entraîne pas obligatoirement celui de l'esprit.
— Vous le pensez ?
— À moins, bien entendu, que vous ne mettiez en doute l'existence de l'esprit ?
— Je la mets en doute ou, si vous préférez, je doute que l'esprit puisse être isolé du corps. Ce n'est au fond qu'une façon de voir les choses.
Chabanne se pencha pour saisir sa blague à tabac. Isabelle devança son geste dans un gracieux mouvement qui fit froufrouter sa jupe. Elle se rassit de profil, l'air désinvolte, mais elle était attentive à leur conversation.
— J'ai connu beaucoup de gens comme vous, Maître Chevrier, et je ne m'explique pas comment ils peuvent continuer à vivre et à travailler.
— La scène moderne, répondit l'avocat, ne croit plus aux contes de fées. Elle veut des preuves. Sans preuves, une affaire criminelle ne saurait se résoudre. Aujourd'hui, Arsène Lupin ou Maigret, et autres dont j'ignore les noms, ne sont plus rien sans la police scientifique. Les empreintes digitales de Bertillon sont toujours d'actualité, certes, mais l'ADN est rapidement venu les supplanter.
Chabanne alluma sa pipe. Ses mains avaient toujours dû trembler, lorsqu'il faisait ce geste.
— Je me demande si la science telle que l'entendent ces messieurs de la police scientifique ne se laisse pas aveugler par des détails sans importance, face à la psychologie. Tel système scientifique, et non seulement celui de la police, attaque la religion et entreprend de détruire tout ce qui lui déplaît en elle jusqu'à ensevelir sous les décombres ce qui est important.
« La science, comme je l'entends, devrait plutôt s'attacher à construire son propre édifice en partant du bas, sans s'occuper des systèmes religieux existants. Elle découvrirait alors, et je pense que c'est le cas, combien son édifice, fondé uniquement sur des prémisses scientifiques, ressemble à s'y méprendre à presque toutes les structures religieuses conçues par l'homme depuis qu'il est sorti des caverses.
Qu'entendait-il par « prémisses scientifiques » ? S'agissait-il d'hypothèses à demi fondées ? Il était difficile à Chevrier de poser la question.
— Il me semble extrêmement important, poursuivait Chabanne, que les hommes de la police scientifique ne s'enferment pas dans une conception exclusivement technique de l'existence. Je ne pense pas, ici, au chercheur pur, mais à celui qui perçoit le mystère caché derrière les prouesses techniques. Je pense à celui qui applique les découvertes. Cet homme-là est dangereux, car trop souvent la vie n'est pas à ses yeux un bien sacré que nous devons transmettre, mais le fruit d'une erreur inexplicable.
Chevrier partit quelques minutes plus tard et Isabelle l'accompagna jusqu'à la grille du jardin.
— J'espère que je ne l'ai pas trop fatigué. Est-il gravement atteint ?
— Assez, répondit-elle après une brève hésitation. C'est une forme d'anémie.
— Ce genre d'existence doit vous paraître bien pesant.
— Veiller sur lui ? Oh ! non. (elle ouvrit la grille). Votre femme nous en voudra de vous avoir retenu si tard.
— Certainement pas, pour la bonne raison qu'elle est partie.
Cet aveu avait échappé à l'avocat.
— Combien de temps doit-elle être absente ?
— Je ne serais pas étonné qu'elle ne revienne pas.
Il y eut un silence.
(à suivre)
Christian Jean Collard,-
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